L’homme,
assis face à eux, était impassible. Il remuait son thé, sans les
quitter des yeux. Ils étaient là depuis une heure, et ils n’avaient
pas avancé d’un pouce.
Le
tableau, les joueurs de skat,
qui trônait sur le mur derrière lui mettait les deux inspecteurs
extrêmement mal à l’aise. Connaissant l’animal, il ne fallait
pas douter de l’authenticité de l’œuvre.
- Il vous plaît, commandant ?
- Évidemment. Mais à dire vrai, mon intérêt se tourne plutôt vers le surréalisme. Dali, Magritte …
Frost remarqua la lueur quasi-imperceptible qui venait de s’allumer dans les yeux du vieux.
- Eh bien, je ne savais pas que l’on trouvait des férus d’art parmi vous. C’est … une bonne surprise.
- Sans même parler de la résonance historique de ce tableau, j’aime particulièrement la composition qu’Otto Dix en a fait. Ou plutôt, sa décomposition des corps. Ils sont assemblés comme un tas de vieilleries, désarticulés, maintenus à la table par des tubes.
Le vieux se redressa.
- Vous savez moi, ce que j’y ai vu ? Ce qui m’a fait l’acheter ?
Il le tenait.
- Son harmonie parfaite avec le reste du mobilier, sans doute ?
L’enquêteur pensa soudain que le vieux avait sans doute décoré son intérieur en fonction de ses tableaux, et non l’inverse.
- C’est leur partie de cartes, reprit-il sans même relever la remarque. On voit leurs jeux. C’est quelque chose qui m’a toujours servi, que ce soit dans ma vie de tous les jours ou dans le travail. Connaître et anticiper les mouvements des autres.
Il l’avait vu venir de loin. Ce sera donc l’attaque frontale.
- C’est pourtant votre travail sur les corps qui nous a amené ici, et non votre talent pour la belote.
- Beaucoup trouvent, au contraire, que c’est là que j’excelle, plaisanta-t-il.
Excédé, Frost sortit de sa poche un paquet de photos et les jeta à ses pieds.
- Nous sommes ici pour vos travaux clandestins, sur ces bricolages que vous auriez fait subir à des dizaines de personnes.
Le vieux avait ramassé les photos, et il les regardait, non, il les admirait, avec une intensité et une passion qui diffusaient autour de lui une aura indécente.
- Pourquoi, commandant Frost ?
Il fut surpris par la question, brève et inattendue.













