mardi 24 mars 2020

Nenikekamen, de François Cucchi

Il avait rejoint les rangs de son armée, positionnée sur cette plage pour barrer la route à l’envahisseur barbare.
Que voulaient-ils ces hommes venus de l’autre côté de la mer ? Ils étaient si nombreux, leurs navires masquaient l’horizon. Ils avaient déjà soumis les cités du nord sans la moindre difficulté et à présent ils avançaient sur la somptueuse Athènes.
Quel était leur nombre, nul ne le savait, on racontait qu’ils asséchaient les cours d’eau lorsqu’ils se désaltéraient.

Il avait pris place avec ses compagnons, il était sur le flanc droit de la phalange. Les stratèges avaient été clairs, sur eux reposaient l’avenir de leur cité et de la Grèce. Bien que largement inférieurs en nombre ils ne devaient en aucun cas se laisser déborder.
Le port de son équipement lui était pénible, son armure, son casque, son bouclier et ses diverses protections pesaient lourd. Il se sentait si faible, ses jambes tremblaient à chaque pas, il ne trouvait pas son souffle, le moindre muscle de son corps était tétanisé.
L’armée athénienne campait ici pour empêcher le débarquement ennemi.

Lui, Philippidès le messager avait été envoyé quérir le soutien de Sparte la rivale.
Il s’était élancé quatre jours plus tôt au petit matin, quatre jours, une course contre le temps, une vie lorsque leur condition d’hommes libres devait se décider.

Hélios, sur son char doré envoyait des rayons qui lui brûlaient la peau.
Jamais il n’avait couvert une telle distance, courir toujours courir, marcher le moins possible et raccourcir les pauses.
Il aimait son pays. Avec ses montagnes et ses vallées la Grèce était enchanteresse. Il ne savait pas combien il en avait franchi.
La nuit tombée Séléné, resplendissante, avait illuminé le ciel nocturne de cette fin d’été pour lui permettre de mener à bien sa mission.

Hélios, quant à lui, avait largement entamé sa course céleste quand, sur une crête, il marqua une halte. L’ascension avait été difficile, il touchait au but, il le savait. Une petite pause avant de repartir mobiliser la meilleure armée de la péninsule.
Le soutien tant espéré d’Hermès, le messager des Dieux, se faisait attendre.
Il entendit jouer une flûte, un air envoûtant. Il se redressa, il était captivé, il quitta le chemin, s’avançant entre les arbustes.
Il était envahi par la sérénité, son pas était léger, comme s’il ne touchait plus le sol. Ce qu’il vit le stupéfia. Assis sur un rocher une créature jouait. Son instrument était composé de plusieurs tubes de roseaux taillés et disposés par ordres de taille, ils étaient maintenus entre eux par deux ligatures d’or. Il ne sembla pas remarquer la présence de Philippidès.
Mi-homme mi-bouc, son torse et ses bras étaient semblables à ceux d’un être humain, sa musculature était parfaite, il s’en dégageait une sorte de puissance brute, pure, il aurait fait pâlir le meilleur des guerriers Spartiates. En guise de jambes il possédait deux pattes arrière de bouc. Son visage était humain surmonté de cornes. Sa chevelure hirsute et sa longue barbe contribuaient à sa laideur mais il était majestueux, il dégageait une force dont Philippidès ne pouvait prendre la mesure.
La créature cessa de jouer. Sans même se retourner il s’adressa à lui.

lundi 23 mars 2020

Entre Chien et Loup, de Dominique Leoni

- Voilà. L’autre moitié quand c’est fait. Y a une photo dedans. Oh ?! Tu es là ou pas ??
- Oui c’est bon.
- OK… Je me casse et tu ferais mieux de pas traîner toi non plus. Et puis arrête un peu avec ta came, ça te fait mal délirer !
Ouais c’est ça putain casse toi. Quelle came, enfoiré ? Parce que je suis pas concentré ? C’est vrai que je tremble un peu. Rien qu’à voir l’épaisseur de l’enveloppe, il y a sûrement plus de fric là-dedans que ce que j’ai pu avoir dans toute ma vie. Je vais aller l’ouvrir dans les chiottes, tranquille.
Fais voir un peu… Putain le blé c’est un truc de fou ! Fais voir sa tête de con à lui… Une bonne tête de martyr … Regarde ces bonnes joues et l’air con qu’il a ! Je parie qu’il a une petite femme avec des bonnes joues comme lui ! Des bons petits bourgeois ! Putain c’est vrai que je tremble ! Il fait tellement froid aussi… Bon allez je me casse, maman doit s’inquiéter encore.
Qu’est-ce qu’il fait froid… Elle sent de plus en plus la pisse cette rue, peut être que toute la ville vient pisser ici le soir ? Putain c’est qui celui-là ? On dirait le mec sur la photo… Ah non rien à voir, faut pas que je le voie partout !
- Lisandru !! Attends-moi !
Putain c’est qui ?! Ange !! Mais qu’est-ce qu’il veut encore ?
- Lisandru ! Regarde le pistolet que Tonton Antoine m’a acheté !! Tu as été au bar ? Y avait des filles qui montrent leurs nichons ? Tonton Antoine dit qu’il y en a une ou deux là-bas qui rapporteraient pas mal !
- Ange, qu’est-ce que tu fais encore dehors ? Et tes devoirs ? Très beau ton pistolet…
- Je m’en fous des devoirs, quand je serai grand j’aurai des filles moi aussi, comme il a eu Tonton Antoine !
- Ah ouais ? Viens, on rentre au chaud, putain où j’ai mis mes clefs… Et tu resteras au frais pendant quelques années comme Tonton Antoine, non ? C’est dommage… Ta mère m’a dit que tu avais eu de bonnes notes en orthographe. Viens aux bras, on va voir Tata, elle va être contente… Maman ! Je suis rentré ! Je t‘emmène une surprise ! Allez Ange, je vais un moment dans ma chambre. Va lui faire un bisou, et ne lui parle pas de tes conneries, hein !

dimanche 22 mars 2020

Chaos, de Laure Vincenti

Je suis un monstre une sale personne une mauvaise mère. Je voudrais l’aimer j’vous jure mais j’y arrive pas. J’y arrive plus. Je l’ai tellement désirée pourtant, si vous saviez. J’écoutais mon ventre et reniflais ma chair. J’observais ma peau. Elle se striait. C’était beau je crois.

Vous me l’avez arrachée d’entre les cuisses. Je suis une bonne à rien. Même pas bonne à accoucher putain.

Mais, comme d’habitude, vous aviez rien compris ! Elle devait rester dans mon ventre, il fallait la préserver de moi, c’est ça qu’il fallait faire j’vous dis ! Je suis un monstre une sale personne une mauvaise mère.

Mais vous l’avez posée sur mes seins nous forçant à un peau à peau maladroit. J’ai rien senti. Vide. Trop tard. Elle est née elle est là elle m’efface j’existe plus transparente inutile. Je suis une Bonne à rien. Je me vomis elle me terrorise. J’vais pas savoir l’aimer, c’est sûr.
Aidez-moi.

Nous voilà abandonnées dans la vie.
J’ai chaviré. Aimante maltraitante violente malmenée tout se mélange. C’est ma faute ? Non oui je sais plus pardonnez-moi je suis perdue. Elle me fait tellement peur je suis épuisée je vais pas résister j’y arrive plus elle pleure fort elle me fait mal elle m’agresse. Mon cerveau vrille il faut qu’elle se taise. Je la délaisse. C’est mal, je sais, mais c’est plus fort que moi. Vous devez la protéger elle est si fragile je pourrais la briser.

Aidez-la s’il vous plaît venez la chercher je dors plus ses larmes me brûlent j’arrive pas à la regarder je m’assomme de cachets je m’isole. Je l’enferme. C’est pour la préserver je vous promets ! Aussi pour l’oublier. 
Pourtant, je me souviens, je l’ai aimée. Dans mon ventre.
Alors je reviens. Je la prends dans mes bras, c’est ce que je dois faire, je crois. Gestes brusques paroles tranchantes je fais mal je voudrais tant la caresser elle est si douce. Lui sourire ou juste lui expliquer. Je fais mal.

Tombalu, di Laure Vincenti

- « O mà, tombalu ».
Ùn ne possu più di u so rispiru sfiatatu quand’ella vene l’ora di minatti.
Ti trascini, ti vultuli, ti cincini, mi pari tuttu iss’insettu grisgiu cù a chjoppula scura chì m’amusava tantu tandu.
Ti n’arricordi o mà ?
Un mignoculu. Era un mignoculu. L’insettu sì tù oramai.
Certe volte, mi falave in piazza per fughjelu. Mi dicie ch’ellu ci vulia à ghjucà à cuntà e farfalle bianche. Ognitantu e giale, più scarse.
Ma eo preferia i mignoculi, mi facianu ride cù a so manera d’imbucinassi nant’à elli tempu ch’avvicinava un ditu di u so curpucciu ripugnevule.
- « O mà, tombalu ».
Issi lagnulimi quand’ellu ti inciacca, mi danu guasi u vomitu. Mi piacerebbi tantu à chjode l’ochji è ch’ella smarisca. Ma quandu facciu u neru ingiru à mè vecu solu i mignoculi chì mi trascinanu addossu ùn vegu mai e farfalle provu a ti ghjurgu o mà ma ùn a ci facciu a ghjurgu nant’à u mo capu di zitellu.
- « O mà, tombalu ».
Ogni colpu chì ti spella disceta e nostre notti. M’arricordu di tè quandu, ghjimbata à u pede di u lettu è sempre ingrunchjata da u sonnu, mi curave cù clozapine è basgi magichi.
- « O mà, tombalu ».
Ti guasta è dopu puzzi u sangue seccu è ai u fretu. Tandu ti sussuru una canzona dolce una canzona bassa.
Pizzicu mininu
Rampi rampinu
Ma ùn a senti.
Lucca luccagna
Vai in Balagna
Mi face a paura sai. Un ghjornu t’abbandunerà in un pozzu di sangue. Pienghjerà u to cadaveru dicerà i so rigreti pienghjerà ancu. Ùn vole ghjunghjene custì o mà a sai ùn hè colpa soia.
Ma ti creperà.
- « O mà, tombalu ».
Tombalu di spinu per ùn avè à crucià u so surrisu zitellinu è risicà di rinuncià.
I mignoculi ùn meritavanu quessa.
Scordati di quale ellu hè.
- « O mà, tombami ».


Nuvella di Laure Vincenti

Pittura di Colette Cohen-Abbate

samedi 21 mars 2020

Je suis parti, de Laure Vincenti

Je suis parti. C’était juste après avoir ramassé mon petit frère, à l’heure du couvre-feu, ventre ouvert au milieu du quartier.
Un corps en lambeau, déchiré dans le dernier bombardement d’Idleb. Des bouts de chair brûlée que j’ai enveloppés dans les traditionnelles étoffes blanches. Des draps ordinaires en fait. Quelques morceaux d’un frère que je n’ai pas eu le temps de pleurer. La faute à la guerre il parait. Il s’appelait Nour, il avait onze ans.
Je suis parti ce jour où j’ai tout perdu. Je ne l’ai ni décidé, ni espéré. Je n’ai été ni heureux de sortir de l’enfer, ni hésitant au moment de monter dans ce camion surchargé. J’ai brûlé les quelques affaires qu’il m’était impossible d’emporter et d’oublier. Et je suis parti, c’est tout.
J’étais peut-être le prochain civil à devoir crever sous les balles d’un sniper ou les tirs d’un mortier. Le prochain corps qu’il aurait fallu ramasser. J’allais mourir c’est sûr. Sous les bombes. Ou bien de faim. Ou de folie.
Je suis parti parce que j’avais peur.
Tes terres n’étaient pas mon eldorado pourtant. Elles n’existaient que dans mes lectures, le temps de nourrir mon imaginaire et ma curiosité. Tu aurais fait quoi, toi, si tu avais été moi ?
Tu aurais attendu la milice en comptant tes cadavres ? Tu aurais continué à égrainer ton chapelet au rythme des mouches suçant tes morts ? Aurais-tu résisté à l’écroulement de tes murs et de tes projets ?
Je sais que non.
Comme moi, tu te serais pissé dessus au premier bombardement. Et ça pue, tu sais, l’urine qui sèche. Tu aurais chialé aussi, devant chacune des listes de disparus qu’on t’aurait obligé à lire. Et puis tu serais parti.
Moi, je me forçais encore un peu à rire pour couvrir le silence du carnage. Rien n’avait plus de sens.
J’ai échoué sur tes côtes, c’est vrai. Mais ça n’a jamais été un choix, crois-moi ! Je les vomis, tes terres ! Elles me rappellent tous les jours mon errance mes peurs et mon pays maudit.

vendredi 20 mars 2020

Sonate d'automne, de Florence Vizet

Il pleut sans relâche. Les gouttelettes d’eau glissent sur la vitre et forment un voile embué. Au loin, un rayon de soleil éclaire l’eau de ses reflets argentés, le vent caresse les branches et fait danser les feuilles couleur d’automne. Les nuages se reflètent dans les flaques dans un camaïeu de gris, les gouttes d’eau continuent à tomber et composent une petite sonate silencieuse.
Ses bottes foulent les feuilles mouillées qui forment un tapis aux couleurs mordorées. Il s’est levé tôt, a pris un panier et la canne à pêche fabriquée la veille avec un long bout de bois ramassé, un fil et un hameçon de fortune.
« Pas cap’ d’attraper un poisson avec ça, mon gars ». Son grand-pa l’a piqué dans sa fierté, alors il est bien décidé. Il va chercher des asticots dans le grand tas de fumier derrière la ferme, et en prend une poignée, un par un.
Il marche à travers ces grandes étendues de forêt qu’il connaît depuis l’enfance, ces chênes, ces sapins sombres et imposants.
Il arrive à l’endroit qu’il aime tant, avant le petit pont où coule un ruisseau. Il aime le bruit délicat de l’eau qui s’écoule, le clapotis sans cesse répété des vaguelettes sur les rochers et le champ de fraises des bois qu’il grappille accroupi. Il atteint le bord de l’eau et s’assied sur la mousse, le dos contre un tronc. L’écorce lui rentre dans les omoplates. Les pins perdent leurs aiguilles et la sève coule, les pommes de pins jalonnent le sol humide.
Après peu de temps, la ligne se tend. Quelle déception, ce n’est qu’un petit goujon. Il essaie d’enlever l’hameçon délicatement, mais la courbe de l’aiguille est trop enfoncée à travers sa gueule ouverte. Son œil immense le regarde, gris, vitreux, implorant. Il pleure, s’énerve, lui enlève comme il peut et le rejette à l’eau.
Les heures passent. Son esprit s’envole et plane au-dessus de la nature.
Autrefois, ces bois, ces forêts étaient son aire de jeux. Ses arbres, il les connaît bien, il aimait y grimper de branche en branche, bien s’agripper d’une main puis l’autre, mettre un pied sur une branche plus haute et se soulever, y construire une cabane. De là-haut, il laissait ses yeux vagabonder sur les vastes collines vertes où les grands lacs dessinent des traînées bleues, sur les cimes des forêts d’érables et d’épicéas dans lesquelles le vent se glisse et crée une mélodie, et au loin, le St Laurent.
Perché, tranquille, il voyait un monde grand et beau, un monde qui l’invitait à découvrir ces montagnes enneigées, ce fleuve large, cette mer froide.
Il se souvient de leur journée rien que tous les deux. Il faisait plus froid qu’aujourd’hui. Ils avaient embarqué à Tadoussac sur un vieux bateau de pêche rafistolé avec son paternel. Ils avaient navigué quelques heures en silence le long de la Grande rivière qui marche et avaient croisé quelques navires marchands. La brume s’était levée et l’immense bloc de roche percée s’était dressé, fier et robuste, modelé par les vagues. La mer était d’un bleu glacial et l’écume des vagues blanchissait leurs crêtes. Le plateau aux maigres herbes était envahi de pingouins, de mouettes et de cormorans qui faisaient un vacarme assourdissant. Des goélands les survolaient.

L'éveil, de Zoé Legrand

Je ne sais plus ce que j’ai fait hier. Je me suis encore oubliée. L’aurore est passée, on peut distinguer une sphère entière au-dessus de l’horizon. Je suis recouverte de sable d’un blanc éblouissant et chaque grain imprégné de soleil peine à réchauffer ce corps qui semble avoir passé la nuit ici. La nuit est froide sous les étoiles, elle nous glace jusqu’au sang si on ne fait pas attention et je ne pense pas avoir été prudente. Je n’ai pas la force de me lever, défier la gravité me paraît insurmontable. Je ne vois pas grand-chose.
Au-dessus de moi un dôme d’un bleu ciel. J’y suis tellement habituée que je ne le considère plus comme un avantage, je le remarque à peine. D’un léger mouvement, je distingue une immense étendue d’eau. Je ne m’étais jamais rendu compte de ce scintillement à la surface. Des milliers de paillettes d’or qui s’allument à chaque micro mouvements de ses milliers de molécules. Nous sommes passés à l’heure où ses éclats tentent de former une ligne sous l’horizon. La sphère brûlante est déjà bien plus haute qu’à mon éveil. Je suis seule sur cette plage, je ne le vois pas mais je l’entends. Le peu de son qui atteint mon ouïe est celui des va et vient des vagues. Le calme pourrait être apaisant si les pensées ne s’étaient pas autant agitées. J’ai encore trop rêvé d’amour. C’est ça que j’ai fait hier.
Je suis restée longtemps plantée là, à ressentir chaque pincement au cœur d’une douleur que l’on n’imaginerait jamais aussi intense que ce qui appartient au monde physique. Et pourtant, trente fois j’aurais préféré me couper un bras. J’ai pleuré pendant des heures sans m’arrêter, des litres et des litres d’eau salée. C’est peut-être moi qui ai inondé le sable et créé ce que je vois. Mon visage me brûle, mon corps est épuisé et mon cœur a disparu. Je ne ressens plus rien. C’est une drôle de sensation, le calme assourdissant après une tempête. Mais il fallait y retourner. Comme une addicte, je devais reprendre une dose de tourment. Cette drogue est plus maligne parce qu’elle n’est pas palpable, elle s’immisce par la pensée. Elle ordonne ensuite de ne plus se nourrir et de ne plus dormir. Et au fur et à mesure que le corps s’affaiblit, elle s’enrichit. Elle s’attaque ensuite au verbe valoir puis au verbe être. Les notions d’ego, de fierté et de dignité disparaissent. Elle s’inscrit pendant des jours puis ne s’arrête qu’après des mois, qui parfois se transforment en années. L’overdose ne vous tue jamais, elle ne fait que renforcer les effets. Il y a des personnes qui s’en sortent de temps en temps, mais pour la majorité ça restera à vie, quelque part dans le sang. Puis quand arrive l’impression de sevrage, un jour au hasard d’une odeur ou d’une voix, un millième de cette dose traverse une artère du cœur et il suffit d’une seconde pour replonger dans ses litres d’eau salé. Il faudrait alors se noyer.
Je crois que c’est ce que j’ai voulu faire hier. Je ne voulais plus respirer. Il fallait que mes pensées arrêtent de crier, que mon corps cesse de ressentir, que la tempête meurt pour emporter tous mes tourments. Je me rappelle maintenant. La lune était un soleil blanc mais la mer était d’un noir absolu. La lumière ne s’accrochait qu’aux grains de sable, ce qui dessinait des contours parfaits. Il n’y avait pas une vague et pas un bruit. Et pendant que le cœur hurlait, je me suis avancée. J’ai quitté la pâleur du rivage pour plonger dans les tons plus sombres qui s’étalaient devant moi. La simple sensation de l’eau à mes chevilles m’avait apaisée, l’idée du début de la fin. Plus mes jambes disparaissaient plus les cris se taisaient, trop concentrés sur l’éventuelle dernière fois qu’ils vivaient. Certains persistaient, les « pourquoi » étaient plus forts que les autres, et les « si » étaient à peine supportables.

Nouvelle de Zoé Legrand

Peinture de Joseph Mallord William Turner

L'île aux 1000 couleurs, de Yassi Nasseri


Nous étions tous réunis autour du feu. Après cette journée longue et rocambolesque, on avait bien besoin d'un peu de douceur. Je nous revois encore, coincés dans cette carlingue d'enfer. Pour un peu on serait resté dedans. Il avait fallu les cris et hurlements de Doug pour nous réveiller à nous-mêmes. On l'aurait étranglé à cet instant-là, puisque tout était de sa faute. Mais bon, il valait mieux lui donner la leçon de sa vie dehors. Le pilote a dégoté le marteau prévu à cet effet. Il a brisé la vitre et nous a fait sortir par l'avant de l'avion. Il voulait nous faire porter les gilets de sauvetage mais on lui a dit de bien nous regarder d'abord. Il s'est tu. On s'est jeté à l'eau les uns après les autres. Trente-cinq artistes peintres, deux hôtesses de l'air, le commandant de bord et son second, et Doug.
On avait échoué près d'une île. L'avion avait réussi à surfer sur l'eau et se mettre à l'arrêt le nez dans l'océan. Le commandant n'avait pas encore repris son souffle qu'on était déjà au sec, les pieds dans le sable. Peter a vomi, Craig a hurlé et Lucy a commencé à faire la maîtresse d'école. Je n'aurais jamais soupçonné que cette plasticienne hurluberlu ait été enseignante dans sa prime jeunesse. Elle a fait le tour des rescapés en furie que nous étions et nous a assigné des tâches, à chacun. Voilà trois semaines qu'on s'adressait pas la parole, et là, subitement, on se retrouvait en summer camp ! Gentiment on suivait ses consignes. Elle nous a réquisitionnés, le commandant de bord, Doug, Sanchez, Paula et moi. Venez, on va chercher de l'eau et si possible quelque chose à se mettre sous la dent tant qu'il fait jour.
L'île n'était pas bien grande, et certes pas habitée non plus. Mais étrangement la plage menait à une forêt qu'on aurait dit hantée. Elle s'ouvrait subitement sur une clairière. Et de là on voyait un sommet. Lucy l'avait repéré avant qu'on crache. Montagne est synonyme de rivière, et d'eau douce. Oui, maîtresse lui ai-je répondu. Évidemment ça l'a fait rire. Doug s'extasiait devant la beauté des paysages, se fatiguait, avait envie de fumer sa clope. Le vrai boulet. Chacun son tour on l'entraînait à sa suite. À toi de faire le babysitting, Paula, moi j'en ai marre. Ok, Al. Allez, viens, Doug, on t'aime tu sais ! C'est à cet instant que je l'ai trouvé touchant. Il avait passé sa vie à faire le babysitter avec nous, bande d'ingérables que nous étions. Pour une fois on échangeait les rôles.
On l'a trouvée, la rivière. Et la Lucy avait des gourdes dans son sac à dos. J'avais bien remarqué son toc en voyage. La folle qui croit toujours qu'elle va manquer d'eau à boire et de récipient. Son toc nous rendait bien service.
Et le clou de la journée a été la partie de pêche improvisée. On va faire dévaler les truites. Toi Doug tu te postes là-haut avec Sanchez et Paula. Vous les empêchez de remonter dans le sens du courant. Vous les effrayez, qu'elles viennent vers nous. Et là. Elle a sorti une toile roulée de son sac à dos. Son deuxième toc. Peur d'être en manque de toile à peindre. Elle a sacrifié sa toile pour nous. On a fait des petits trous dedans et on s'en est servi comme filet de pêche. Chacun près d'une rive, à tenir fort la toile. Les truites se cognaient contre elle, s'agitaient. Le commandant, rusé, a plongé pour attraper le centre de la toile et à nous trois on a remonté le filet. On en était venus à bien s'amuser. Ces trois semaines de galère, oubliées, notre envie de ne plus jamais se voir ni même se croiser, balayée. L'impensable s'était produit. La chose même que Doug avait voulu obtenir. Sauf que cette fois il n'y avait ni caméra ni journaliste ni internet pour diffuser le feuilleton télé !

jeudi 19 mars 2020

La Terre Rouge, de Mady Vicensini

Charles Bronstein était un homme heureux. Il menait la vie dont il avait toujours rêvé. Grâce à des études brillantes, il travaillait dans le cabinet d’avocats le plus réputé de l’état du Wisconsin. Quinze ans plus tôt, il avait rencontré Linda, dans une charmante petite station de sports d’hiver. Conquis par ses boucles blondes, ses yeux mutins et son ravissant petit nez rougi par le soleil d’hiver il l’avait alors invitée à boire un chocolat chaud dans un salon de thé qui surplombait la vallée enneigée. Le printemps suivant il la demandait en mariage dans cette même station. Ce fut au milieu d’un champs verdoyant qu’il s’agenouilla devant elle en brandissant une magnifique bague qui rayonnait sous le soleil du mois de mai. Naturellement, deux merveilleux enfants naquirent de cette union. Il était décidément un homme comblé par la vie. Ce 5 mai 2003, ce fut le silence qui le réveilla. Charles était toujours le dernier à se lever, Linda avait pris l’habitude de préparer le petit déjeuner très tôt le matin ; dans un demi-sommeil il humait l’odeur des muffins et du bacon frit puis les cris de Wendy et Andrew qui se disputaient la salle de bain et les jappements de Pepper le chien achevaient de le réveiller. Il se prélassait quelques instants dans le lit conjugal et rejoignait le reste de la petite famille afin de partager ce précieux moment familial. Mais ce matin-là tout fut différent. Que se passait-il ? Il se leva vaguement inquiet, se dirigea vers la cuisine. Linda n’y était pas. Il appela en vain ses enfants et Pepper ne vint pas à sa rencontre. Il réalisa soudain que la rue était totalement silencieuse : les coups de Klaxon rageurs ainsi que les piaillements des enfants qui attendaient le bus scolaire avaient disparu. Il se précipita vers la fenêtre et n’en crut pas ses yeux, qu’étaient devenus les habitants de Madison ?
Une brume irréelle enveloppait le quartier et seuls les oiseaux continuaient à chanter. Une étrange sensation s’empara de lui et les battements sourds et violents de son cœur le forcèrent à s’asseoir. Il essaya de se calmer. Ce matin du 5 mai 2003, Charles portait un caleçon orné de palmiers, souvenir des dernières vacances passées à Hawaï en compagnie de Wendy. Cependant, contrairement aux autres matins, il ne se dirigea pas vers le dressing pour choisir le costume qu’il porterait mais se précipita dans son jardin dans l’espoir d’apercevoir, par-dessus la haie son voisin, Henry, retraité de l’armée de l’air, qui le tenait régulièrement au courant des derniers projets belliqueux de leur président peroxydé. Mais Henry ne répondit pas à ses appels. Il décida donc de fuir cet univers ouaté et courut vers son garage. Alors qu’il s’installait dans sa Chevrolet il entendit un faible aboiement provenir du vieux Pick-Up que lui avait légué son oncle Todd. Il s’approcha du véhicule qui avait rouillé avec le temps et découvrit Pepper dans un coin de la benne. Charles ressentit alors une joie profonde, une joie qui venait de très loin. Un souvenir resurgit.
C'est l’aube. Il s’installe avec Ben et Rudy dans le Pick-Up, Todd au volant tire sur sa pipe, il ne dit mot. Une journée de pêche se prépare. Ils arrivent enfin sur la berge d’une rivière glacée que le soleil du mois de mars ne parvient pas à réchauffer. L’attente, les fous-rire étouffés, les sandwichs à la groseille et au beurre de cacahuète, parfois quelques notes de rockabilly qui grésillent de la vieille radio et enfin, des truites qui tressaillent sur les quelques brins d’herbe encore gelés. Des cris de joie et Todd accroupi à côté d’un maigre feu qui les regarde et partage leur victoire avec un léger sourire et des yeux qui se plissent de bonheur.
La clé était sur le contact, Charles installa Pepper à côté de lui, le moteur cracha plusieurs fois avant de démarrer ; il devait absolument savoir ce qui s’était passé pendant la nuit. Les rues étaient désespérément désertes et seuls des jurons se bousculaient dans sa tête : what the fuck ? What the Hell ? Wendy n’aurait vraiment pas apprécié. Wendy, justement, avait-il véritablement envie de la retrouver ? Wendy et ses petits rires aigus, ses sempiternels œufs brouillés, les comptes rendus assommants de ses cours de yoga. Il pensa aussi avec amertume que, depuis des années, seul le révérend Collins avait droit à ses génuflexions. Charles ne s’aperçut pas qu’il était sorti de la ville. La route maintenant, s’étirait à l’infini, non loin de là coulait le fleuve Wisconsin. Parfois une ombre noire bleutée fendait le ciel. Pepper la suivait des yeux, silencieux, aux aguets. Charles se rappela alors que Dekaxeen, un étudiant amérindien, à la tête du syndicat des « American Native » avec qui il aimait parler et fumer des John Player après les cours, lui avait appris que le corbeau était chez eux un animal sacré incarnant le mystère du monde. Il passa devant une petite maison en bois, la première depuis qu’il avait quitté Madison. Le rocking-chair sur la véranda semblait osciller et une silhouette se dessina derrière le rideau en dentelle. Charles freina net et le crissement des pneus réveilla Pepper. En un bond il fut sur la petite terrasse. Le bois gémissait sous ses pas. Une jeune femme apparut dans l’encadrement de la porte. Alors qu’il tentait d’expliquer ce qui l’emmenait elle l’interrompit d’un geste et l’invita à entrer. Pepper haletait en inspectant les lieux. « Je crois qu’il a soif » avait-elle simplement dit en prenant un grand bol en grès qu’elle remplit d’eau fraîche. Charles ne disait rien, un sentiment étrange s’était emparé de lui, une impression de déjà vu ; cette maison en bois, cette silhouette, cette voix, ce regard, fier et déterminé, tout lui était familier. Il régnait dans le salon une ambiance paisible et chaleureuse.

mercredi 18 mars 2020

Les histoires de l'Histoire, de Yassi Nasseri

Et les voilà qui posaient leur tasse de thé et se levaient. Fin de la discussion, disaient-ils par cette simple formule. Elle avait assisté à des débats houleux entre les aînés de la famille, qui duraient des heures, et puis subitement l'entre d'entre eux déclamait quelque vers de poésie ancienne. Tous se taisaient alors, le regard dans le vague. Une longue minute se passait et on les entendait dire, d'une seule voix, « après tout, qu'en savons-nous ? » et le débat était clos. « Un jour tu comprendras » était du même ressort que ces vers de poésie. Elle le savait bien mais elle ne put s'empêcher de revenir à la charge.
-  C'est un mauvais film. Personne n'y donnera jamais aucun crédit. Il n'est pas documenté, ni les costumes ni les faits historiques ne sont fidèles à la réalité de l'époque. Une bande dessinée adaptée en grand écran ; un film d'action mal réalisé, au mieux haletant. Voilà tout ce que c'est ce 300. Il n'y a aucune raison de s'insurger comme vous le faites. Notre dignité, notre honneur, la belle image de notre nation tachée, piétinée... Vous délirez. Rien de tout cela n'est en cause.
- Allez, viens m'aider en cuisine, on a pris le thé sans même débarrasser la table, ma chérie.
Et les uns et les autres de mettre leurs manteaux, reprendre leurs sacs, sortir leurs clés de voiture pour partir. Un déjeuner de famille, le dimanche, voilà tout ce que c'était. Ils avaient vu un film qui venait de sortir. Ils s'étaient tous énervés et maintenant ils se taisaient.
Aujourd'hui la scène lui revient. Toutes ces années après. Elle se confronte de nouveau à cette vieille rengaine. Les Perses étaient des barbares. Il n'y avait qu'à voir le film 300 avait-elle entendu dire l'autre jour. Piètre référence mais citée lors d'un cours d'histoire sur le monde antique ; et tous avaient hoché la tête. Au contact des mèdes ces tribus barbares avaient rencontré la civilisation. Conquis par les grecs ils avaient été mis dans le droit chemin.
Elle se rappelle son grand-père. Cet homme doux à la voix envoûtante. En vrai conteur il réinventait l'histoire narrée à chaque fois et il en riait aux larmes lui-même. Il leur racontait l'Histoire aussi. Tous les matins, il sortait à l'aube. Au kiosque du coin de la rue il achetait tous les journaux, de tous les bords. Il rentrait, s'allongeait à même le tapis et répandait tous ces canards autour de lui. Il les épluchait longuement, le nez revêtu de ses petites lunettes professorales. Puis il rangeait les lunettes, repliait tous les journaux. Sa sœur et elle savaient que c'était le moment. Elles couraient s'installer sur le tapis, tout contre lui. Baba-joon, raconte ! Et le voilà qui réfléchissait quelques instants. L’œil brillant, le sourcil froncé, il se demandait quelle bribe d'information valait la peine d'être relatée. Et puis son visage s'éclaircissait. Son sourire lui égayait les traits et il racontait. Une histoire. Avec des monstres et des djinns, avec des éclairs et du tonnerre. Les deux filles oubliaient que l'histoire était sortie du journal. C'était de la poésie. C'était comme les après-midis où il était dans le jardin et qu'il leur racontait l'histoire de la rose, de la grenade, de la pêche et du jasmin. Les récits variaient avec les saisons. Les histoires du matin s’accommodaient du quotidien.

mardi 17 mars 2020

Freeman Island, de Jean-Michel Neri


Des coups contre son dos. Des petits coups de pique qui le font revenir à lui. Le garde l’aiguillonne encore, cette brute. Éreinté, il se redresse et s’assoit péniblement, et se met à tousser et à vomir des litres d’eau salée. Il est assis sur le sable d’une plage improbable, les vagues viennent mollir contre lui, des goélands s’éloignent dans une bordée de cris rageurs, renonçant à regret à percer de leur bec le cuir de cet animal échoué, pas encore assez mort.

D’un coup tout lui revient. Les fers, les hommes comme des bêtes entassés à fond de cale, les bat-flancs souillés de tout ce qu’un corps humain est capable de produire, l’indifférence des marins qui leur jettent une bouillie infâme à même les planchons sur lesquels ils dorment, vivent, et meurent. Et la houle, depuis des semaines, à vous vider les tripes en continu. Jusqu’à cette nuit. Elle est devenue furieuse et les creux si profonds qu’ils faisaient craquer la coque. Ça criait sur le pont. Et puis un fracas plus grand encore. Les flancs de bois se sont ouverts et le flot s’est engouffré, noir comme la nuit, comme ce cachot flottant.
Il scrute la plage. Il y est seul. Des débris de navire jonchent le sable, des objets qu’il suppose provenir du bord – il ne l’a vu que le temps d’embarquer avant d’être poussé dans les profondeurs – sont éparpillés dans la crique d’un blanc aveuglant. Titubant, il se lève pour élargir son horizon. Les fers sont toujours là, enserrant ses chevilles, mais la travée à laquelle ils étaient arrimés n’est plus qu’un morceau de chevron fracassé. Aucune végétation n’est visible depuis là où il se trouve, seule une immense dune de sable court derrière lui et surplombe la mer. Il entreprend de la gravir, en tenant dans ses mains le reliquat de coque qui pend à sa chaîne. Parvenu sur la crête, il tombe à genoux. L’autre versant est la réplique exacte de la portion de côte où il s’est échoué. Les débris en moins. Il voit d’un seul coup d’œil tous les contours de cette terre.
L’île est à peine ovale, minuscule, essentiellement faite de sable charrié par les courants, dont les grains se sont accumulés avec le temps autour de quelques rocs que l’on voit affleurer, anciens hauts-fonds que la versatilité de l’océan a rendus émergents. C’est d’ailleurs sur l’un d’eux, très saillant et isolé plus au large, qu’il aperçoit le squelette du navire encore encastré dans la roche.
Délaissant le versant vierge de l’île, où il sait qu’il ne trouvera pas plus de ressources que de là où il vient, il se concentre sur sa plage. En surplomb, la main en visière, il l’étudie dans son entier, son regard passe d’un bout d’épave à l’autre. Il voit un tonneau intact, peut-être rempli d’eau douce, à côté d’une malle à demi recouverte d’un reste de mâture, mais surtout, il distingue un pied humain qui dépasse du fatras. Il se précipite, chute et roule dans la dune, se relève et reprend sa course en direction du corps.
Le sable séché forme une croûte qui recouvre le pied, il écarte fébrilement le pan de voile qui lui masque l’homme allongé. Un regard bleu, hébété, clignote faiblement. Il l’éteint complètement d’un coup de talon dans la face.

jeudi 5 mars 2020

L'écrin, de Marie Burel


Allongée sur un sofa à l’angle d’une fenêtre, la nuit est tombée.
La lueur d’une lampe à pétrole éclaire ma somnolence.

De riches étoffes me parent, m’habillent, me cachent et me révèlent tout à la fois.
Je me vautre dans ce chatoiement, cette luxuriance me comble.
Cette débauche de richesse, cette opulence étalée me sied.

Oui, je suis jeune, je suis belle. Je me sens intimement désirable.

La collerette de satin bleu, autour de mon cou illumine mon teint pâle de jeune pousse rousse.
Cette barrière marmoréenne freine encore un peu la puissance pourpre qui s’insinue en moi.
Comme un bijou, un corset d’or verrouille ma taille de femme fleur, tout juste sortie de l’enfance.
La clé de ce joyau vagabonde entre le ciel et l’enfer, entre raison et passion. Entre le feu et la glace.
Pure princesse, prochainement reine. Je le sais, je le sens.
Yeux fermés, narines frémissantes, ma bouche juste close, s’abandonne déjà au rêve d’un baiser.
J’y songe doucement.
Mes doigts jouent dans mes boucles soyeuses, me titillent l’oreille dans une approche érotique.
Mon buste se cambre légèrement dans ses atours fleuris. Ma poitrine comprimée écrasée de perles nacrées s’enfle doucement.
La couleur écarlate de ma jupe, sans le vouloir, révèle mon désir aussi chaud qu’un rubis.
Les yeux fermés je ressens l’incendie au centre de mon corps.
Une douce et impérieuse moiteur s’anime dans le secret de mes jupons.
Nonchalant, mon bras glisse au sol…
Il frôle le tapis, s’incurve vers l’ourlet de mes cotillons.
Osera-t-il se fourvoyer au-delà de la soie azurée ?
S’aventurer parmi mes dentelles pour un jeu voluptueux ?
Je me laisse emporter.
Sur un soupir, un cri peut-être, j’entrouvre enfin mes lèvres.

Nouvelle de Marie Burel

Peinture, Rêverie de Jean-Baptiste Valadie

mercredi 4 mars 2020

La der des der au musée, de Clément Parigi


Lambert regardait le tableau devant lui avec un sourire satisfait. Une larme prit naissance à la commissure de son œil droit, avant de se mettre à couler le long du masque d’argile qui préservait des regards sa mâchoire décharnée, là où les plaies ne cicatrisaient jamais vraiment.
L’homme se rendit compte qu’il pleurait lorsque son menton se mit à perler. Il ne s’en étonna pas tant ses souvenirs étaient vifs dans son esprit… Calmement, il se remémorait la chronologie de ses visites au musée.

Il se souvenait de son invitation à l’inauguration, c’était au musée du Louvre en mai 1937 : Otto Dix, artiste de génie bafoué par l’Allemagne, réhabilité par la France. C’est, du moins, ce que disait le carton. Les nazis avaient fait interdire l’art qu’ils qualifiaient de « dégénéré » et Otto Dix en faisait partie. Peu d’œuvres survécurent aux purges hitlériennes, mais les rares rescapées avaient été récupérées par les pays rivaux, trop contents de faire la démonstration d’une prétendue supériorité culturelle. « De la propagande, rien de plus. »
De sa première visite, il avait été agacé par l’effervescence ambiante. La quasi-totalité des invités étaient, comme lui, des vétérans de la Grande Guerre et cette exposition ne fut au final qu’un prétexte pour exacerber le patriotisme et le militarisme des anciens soldats présents. Il était en décalage de tout cela car il venait de le voir, ce tableau, et il en restait figé.

Il n’aura suffi que de quelques heures pour que la petite foule se lasse de l’art et décide d’abandonner Lambert à sa contemplation silencieuse pour continuer ses diatribes enivrées dans les brasseries attenantes. « À croire qu’ils ont oublié la patience.
Le poilu repensait à ces quatre années de boues qu’il avait subies pour la patrie. La patience il lui en aura fallu. Si dans l’esprit de ceux de l’arrière la guerre c’est Verdun, le chemin des dames, les Ardennes, la Somme… Au front la guerre c‘était l’attente interminable, la boule au ventre et la mort invisible, le bruit ininterrompu des obus, aussi constant et régulier que les battements du cœur.

Verdun, le chemin des dames, les Ardennes, la Somme… Des noms qui résonnent comme les Thermopyles, comme Gaugamèles, comme les batailles mythiques de l’antiquité. Mythologique, comme l’Illiade et son siège de Troie. Lui, Lambert, de celles-là, il n’en avait fait aucune. Il avait bien commencé sa guerre en 14 pourtant, survécu à la bataille du Donon et à celle d’Arras. « Rien d’exceptionnel visiblement ».
À Arras, les obus avaient, sous ses yeux, rasé la forêt de Maroeuil en une demi-journée à peine. Lorsqu’il rentra chez lui, l’industrie avait rasé pendant son absence la forêt attenante à son quartier pour fabriquer des cercueils. Il ne douta pas qu’il ne lui fallut également pas plus d’une demi-journée. Mais peut-être l’un de ces arbres avait-il servit à la confection de ce tableau ? Ce serait un maigre réconfort mais tout réconfort est bon à prendre.

mardi 3 mars 2020

Ma part de paradis, d'Amalia Luciani


Ils sont là, au milieu du salon. Et ils dansent.
Elle a allumé les grandes bougies posées sur la table basse quelques minutes avant son arrivée, juste le temps qu’il faut pour qu’il soit accueilli par l’odeur enivrante du patchouli, du musc blanc, ou peut-être de la vanille. Lui, il apporte des fleurs, bien réelles. J’ai d’abord eu du mal à les reconnaître. Elle l’étreignait, le bouquet entre eux. Quand elle s’est enfin tournée vers moi, comme pour me faire partager son bonheur, j’ai pu admirer à mon tour les immenses roses qui … non, des pivoines. Bien sûr, elle n’aime pas ça, les roses, c’est trop conventionnel. Je l’imagine dire, avec son grand sourire, que les roses devraient être réservées au jour de la fête des mères. Je la vois, et je souris aussi.
Soudain, je comprends. Leur tendresse, ce présent, c’est leur anniversaire. Et ils me permettent d’être parmi eux encore une fois, comme si j’étais de leur famille, ils me font partager un moment d’intimité rare. J’ai le privilège d’être avec eux dans les meilleures comme dans les pires moments. J’étais là, il y a 6 mois, lorsqu’il l’a demandé en mariage, ici même. J’étais là aussi lors de certaines de leurs disputes, j’ai assisté aux prodigieuses colères qu’elle sait faire s’abattre sur lui.
Sait-elle que personne ne compte autant qu’eux ? Oui, probablement, et c’est pour ça qu’ils ont décidé de me laisser assister, encore une fois, à un moment important de leur vie à deux. J’aurai pu être gêné, partir, mais je suis trop touché pour même y penser. Une larme coule le long de ma joue, je n’essaie pas de la leur cacher. Je la laisse glisser, sans l’essuyer.
Je ne connais pas le repas de ce soir. Depuis que je suis là, je n’ai rien vu sortir ou entrer de la cuisine. En venant, je pensais qu’on aurait droit à la fameuse soirée sushis du mardi, mais maintenant . . .
Il doit avoir prévu quelque chose de spécial. Il est rentré tard, donc il ne cuisinera pas. Et elle non plus, d’ailleurs. J’essaie de me remémorer le nombre de fois où, dans leur grande cuisine ouverte, je l’ai aperçu brûler un gratin, casser un moule, faire déborder des casseroles ou se couper la moitié d’une phalange. Non, la cuisine ce n’est vraiment pas son truc, et ça nous fait rire.
On le regarde partir dans le couloir et revenir avec un grand sac. Je ne m’étais pas trompé, il est passé chez le traiteur vietnamien. Je crois qu’il cache quelque chose dans son dos, mais je n’arrive pas à distinguer… Une bouteille de champagne, évidemment. Comme toujours, il a pensé à tout. J’ai du mal à l’admettre, mais lors de mes premières visites, j’étais jaloux. Jaloux de tout ça, de ce salon si bien rangé et de ces autres pièces qui me sont interdites. Jaloux de lui, de sa carrure massive qu’il associait si bien avec une sensibilité et une douceur que je n’avais jamais vu avant, ou si peu chez mes autres amis. De leurs carrières, qui me faisaient passer des heures entières seul, à attendre leur retour. Et même jaloux d’elle, de sa créativité, de sa façon de le regarder et de l’étreindre. Je l’avais tellement imaginé vivant seule que, pendant longtemps, j’ai eu du mal à gérer leurs élans de tendresse. J’ai cru, et c’est normal, que mes sentiments pour elle étaient trop fort et que je ne pourrais pas supporter de la partager, que le fait d’être parmi eux si souvent me ferait infiniment mal. Mais je suis revenu, soir après soir. J’ai appris à le connaître, lui aussi, je l’ai vu évoluer, et en un mois tout était oublié. Je les aimais tous les deux.
C’est un travail constant d’équilibriste, je dois savoir être discret pour ne pas les déranger, me fondre dans le décor pour que jamais il ne me chasse, tout en ne perdant pas une seconde du temps qu’on me donne.
Je suis heureux quand je les vois s’embrasser sur le canapé, je ne détourne pas la tête car je sais qu’ils veulent que je partage ces instants où plus rien ne compte à part le fait d’être ensemble, ici et maintenant. Ils sont en confiance avec moi, et je chéris ce sentiment d’être une sorte de gardien qui peut veiller sur leur amour.
Il m’est souvent arrivé de partir quand un autre invité était là. Collègue de travail, ami, frère, sœur ou je ne sais quoi d’autre encore, j’enviais leurs discussions que j’imaginais, à leurs visages rayonnants, si fabuleuses.
Mais je sais que ces rires sont des façades qu’ils offrent aux autres et que, lorsque la dernière bise est donnée et que la porte se referme, je suis le seul à être encore admis. Le seul qui la voit souffler, et on sourit car elle sait que j’ai compris à quel point elle voulait aller dormir.

Il arrête leur baiser pour se diriger vers moi. Il avance vers la baie vitrée.
Insensible, sans me voir, il tire le rideau et ferme avec lui, pour ce soir, ma vision de rêve.
Je reste tétanisé alors que j’ai horriblement envie de hurler. Laisse-moi rester encore un peu, juste quelques minutes.
Je me relève précautionneusement de mon poste de surveillance et je quitte la haie le cœur lourd.
La rue est déserte, et des larmes coulent le long de ma joue.

Nouvelle de Amalia Luciani

Street art, Paris

lundi 2 mars 2020

Carnet de naufrage, de Dominique Leoni


Moi qui détestais les voyages et les mariages, voilà que le ciel me punissait en me faisant témoin de l’union civile et religieuse de ce lointain cousin dont nul ne se souvenait à part ma mère. La mariée avait fait le caprice de choisir un petit confetti au large des Seychelles comme écrin paradisiaque de leur amour. Un îlot plus qu’une île, où à peine posé le pied à terre, la chaleur et la foule, toutes deux aussi oppressantes, me firent m’enfermer rapidement dans la chambre climatisée de ce petit hôtel sur la plage. Après quelques heures à somnoler sur les draps frais, je décidai de m’aventurer au dehors et de découvrir les lieux. Plus je me promenais dans ces petites rues bondées de touristes en short et plus l’image de l’écrin paradisiaque se diluait dans ma tête. Partout des grues et partout des chantiers, et de là où je me trouvais, on ne voyait plus de la plage que les hautes extrémités des palmiers. De l’autre côté de la rue, des enfants jouaient sur les abords d’une construction. Je traversai en me faufilant au milieu des voitures collées pare-choc contre pare-choc et je m’approchai d’eux. Au milieu de ce qui semblait être les fondations d’un futur immeuble, avait été creusée une profonde excavation et plusieurs vieilleries dérisoires en avaient été sorties. Les enfants, tout heureux de leurs trouvailles, me montrèrent des morceaux de métal rouillé et quelques débris de bois. L’un d’eux tenait dans ses mains quelque chose qui ressemblait à un très vieux carnet que le moindre choc aurait pu réduire en poussière. L’objet attira tout de suite mon attention et je tendis à l’enfant un petit billet en échange de son trésor. L’affaire lui parut honnête ; il me donna le livre sans hésiter. En l’ouvrant délicatement, je vis que sur les premières pages étaient dessinées des figures ressemblant à de très anciens modèles de navires. Il y avait des chiffres aussi et des illustrations de cartes marines. Je décidai aussitôt de le regarder de plus près tranquillement dans ma chambre.
De retour à l’hôtel, je m’assis sur mon lit et j’ouvris le livre en commençant cette fois-ci par la fin. Les dernières pages étaient écrites de manière encore très lisible et plutôt que de vous rapporter les faits, je préfère vous les montrer, ainsi vous jugerez.
Jour 18 : Je me résous à écrire pour ne pas devenir fou. Jack a réussi à emporter un vieux bout de crayon et un carnet de bord dont il reste heureusement quelques pages vierges. En face de moi il y a l’arbre des jours comme nous l’avons surnommé avec Jack, enfin surtout moi car depuis quelques temps il parle de moins en moins. Chaque fois que le soleil décline au loin je taille une petite encoche dans l’écorce de ce pin que les alizés ont courbé, comme pour garder un lien avec le temps. Le seul lien possible, car ici le temps n’a plus de valeur. Les jours et les nuits se succèdent indifféremment si bien que j’ai souvent l’impression de revivre éternellement la même journée. Il y a maintenant presque trois semaines que Jack et moi nous sommes échoués sur ce petit morceau de terre et après avoir passé nos premiers jours ici à scruter l’horizon, nous avons vite compris qu’aucun bateau, ni aucune embarcation de quel que sorte que ce soit, ne passerait près de nous. Ni près ni loin d’ailleurs. Cette île semble être aux confins d’un monde, inconnu, que seuls mon compagnon d’infortune et moi-même avons eu le malheur de trouver. Notre vie ici est des plus misérables. Nous ne vivons pas, nous tentons de survivre. Par chance nous parvenons à attraper quelques poissons le matin quand la mer est calme et c’est bien là notre seul repas pour tout le jour. Afin de ne pas sombrer dans la folie et le désespoir, nous essayons de mettre à profit ces journées interminables pour construire un abri qui devient de plus en plus solide et pour affûter le bois de nos outils rudimentaires. Combien de temps resterons nous encore ici ? Que Dieu nous garde.

Jour 30 : Voilà trente jours que nous sommes prisonniers ici. Jamais l’enfer n’aura paru si merveilleux. Ce sable doré, cette eau limpide, ce soleil brûlant, toutes ces choses qui me faisaient rêver il y a encore quelques mois me donnent la nausée aujourd’hui. Notre état n’est pas brillant. Nous sommes très amaigris et la faim nous tenaille sans cesse. Le seul pantalon que je possède n’est plus qu’une loque en lambeaux raidis par le sel, et la peau de mon dos se détache chaque jour un peu plus en morceaux desséchés. Je suis sale, moite, mes cheveux sont semblables à du crin. Mais c’est Jack qui m’inquiète beaucoup. Depuis quelques jours il ne parle plus du tout. Il semble entendre quand je m’adresse à lui puisque ses yeux se tournent vers moi, mais son visage reste inexpressif. J’essaye de tenir bon pour lui, pour nous, je veux garder espoir. Seigneur aidez-nous.