mercredi 4 mars 2020

La der des der au musée, de Clément Parigi


Lambert regardait le tableau devant lui avec un sourire satisfait. Une larme prit naissance à la commissure de son œil droit, avant de se mettre à couler le long du masque d’argile qui préservait des regards sa mâchoire décharnée, là où les plaies ne cicatrisaient jamais vraiment.
L’homme se rendit compte qu’il pleurait lorsque son menton se mit à perler. Il ne s’en étonna pas tant ses souvenirs étaient vifs dans son esprit… Calmement, il se remémorait la chronologie de ses visites au musée.

Il se souvenait de son invitation à l’inauguration, c’était au musée du Louvre en mai 1937 : Otto Dix, artiste de génie bafoué par l’Allemagne, réhabilité par la France. C’est, du moins, ce que disait le carton. Les nazis avaient fait interdire l’art qu’ils qualifiaient de « dégénéré » et Otto Dix en faisait partie. Peu d’œuvres survécurent aux purges hitlériennes, mais les rares rescapées avaient été récupérées par les pays rivaux, trop contents de faire la démonstration d’une prétendue supériorité culturelle. « De la propagande, rien de plus. »
De sa première visite, il avait été agacé par l’effervescence ambiante. La quasi-totalité des invités étaient, comme lui, des vétérans de la Grande Guerre et cette exposition ne fut au final qu’un prétexte pour exacerber le patriotisme et le militarisme des anciens soldats présents. Il était en décalage de tout cela car il venait de le voir, ce tableau, et il en restait figé.

Il n’aura suffi que de quelques heures pour que la petite foule se lasse de l’art et décide d’abandonner Lambert à sa contemplation silencieuse pour continuer ses diatribes enivrées dans les brasseries attenantes. « À croire qu’ils ont oublié la patience.
Le poilu repensait à ces quatre années de boues qu’il avait subies pour la patrie. La patience il lui en aura fallu. Si dans l’esprit de ceux de l’arrière la guerre c’est Verdun, le chemin des dames, les Ardennes, la Somme… Au front la guerre c‘était l’attente interminable, la boule au ventre et la mort invisible, le bruit ininterrompu des obus, aussi constant et régulier que les battements du cœur.

Verdun, le chemin des dames, les Ardennes, la Somme… Des noms qui résonnent comme les Thermopyles, comme Gaugamèles, comme les batailles mythiques de l’antiquité. Mythologique, comme l’Illiade et son siège de Troie. Lui, Lambert, de celles-là, il n’en avait fait aucune. Il avait bien commencé sa guerre en 14 pourtant, survécu à la bataille du Donon et à celle d’Arras. « Rien d’exceptionnel visiblement ».
À Arras, les obus avaient, sous ses yeux, rasé la forêt de Maroeuil en une demi-journée à peine. Lorsqu’il rentra chez lui, l’industrie avait rasé pendant son absence la forêt attenante à son quartier pour fabriquer des cercueils. Il ne douta pas qu’il ne lui fallut également pas plus d’une demi-journée. Mais peut-être l’un de ces arbres avait-il servit à la confection de ce tableau ? Ce serait un maigre réconfort mais tout réconfort est bon à prendre.

Lambert se remémorait toutes ses visites, toujours pour se figer devant la même œuvre. Il ne pouvait donner un nombre à ces passages, mais il pouvait affirmer avec certitude que des vétérans de l’ouverture, il n’en revit jamais aucun.
Le musée était toujours plein de ces pseudo amateurs d’art qui ne juraient que par la modernité. Le poilu aurait, lui, juré qu’aucun n’avait connu les fusils. Que pendant qu’il perdait sa jeunesse, puis son visage à trois mois de l’armistice, eux n’avaient jamais cessé de faire la fête dans les cabarets restés ouverts à Paris grâce aux taxis de la Marne…
Il essayait de les ignorer comme ils l’ignoraient lui. Eux qui semblaient trouver tant d’intérêt dans ce tableau : « sa structure, sa composition, sa déconstruction des codes visuels et esthétiques… ». Comment pouvaient-ils voir toutes ces choses qui lui étaient invisibles ? Et ne pas le voir lui ?
Lui, il y voyait la douleur, le souvenir du lieutenant lui demandant de ne pas apparaître sur la photo de presse de son régiment afin de préserver le public de ses cicatrices. Il y voyait aussi du réconfort, des gueules-cassées représenté avec simplicité, humains. « Des gens normaux quoi… »

Un regard, une reconnaissance. C’était surtout pour ça les larmes, au final.

Lambert avait machinalement sorti l’arme de son blouson et la tenait, calmement, depuis plusieurs minutes. Autour de lui, les visiteurs du musée commençaient à paniquer et, au loin, on voyait le personnel de sécurité qui accourait, pistolets aux poings.
Avant que quiconque n’ait pu agir, l’homme s’était donné la mort. Son corps gisait sur le marbre froid du musée, et du sang coulait abondamment de sa tempe. On trouva dans son blouson son acte de mobilisation, tamponné de la mention « apte au combat ». La der des der l’était bien pour l’ancien poilu qui fut jeté en novembre 1939 dans une fosse commune, un sourire satisfait au coin des lèvres.

Nouvelle de Clément Parigi

Peinture, Les joueurs de skat, Otto Dix

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