jeudi 5 mars 2020

L'écrin, de Marie Burel


Allongée sur un sofa à l’angle d’une fenêtre, la nuit est tombée.
La lueur d’une lampe à pétrole éclaire ma somnolence.

De riches étoffes me parent, m’habillent, me cachent et me révèlent tout à la fois.
Je me vautre dans ce chatoiement, cette luxuriance me comble.
Cette débauche de richesse, cette opulence étalée me sied.

Oui, je suis jeune, je suis belle. Je me sens intimement désirable.

La collerette de satin bleu, autour de mon cou illumine mon teint pâle de jeune pousse rousse.
Cette barrière marmoréenne freine encore un peu la puissance pourpre qui s’insinue en moi.
Comme un bijou, un corset d’or verrouille ma taille de femme fleur, tout juste sortie de l’enfance.
La clé de ce joyau vagabonde entre le ciel et l’enfer, entre raison et passion. Entre le feu et la glace.
Pure princesse, prochainement reine. Je le sais, je le sens.
Yeux fermés, narines frémissantes, ma bouche juste close, s’abandonne déjà au rêve d’un baiser.
J’y songe doucement.
Mes doigts jouent dans mes boucles soyeuses, me titillent l’oreille dans une approche érotique.
Mon buste se cambre légèrement dans ses atours fleuris. Ma poitrine comprimée écrasée de perles nacrées s’enfle doucement.
La couleur écarlate de ma jupe, sans le vouloir, révèle mon désir aussi chaud qu’un rubis.
Les yeux fermés je ressens l’incendie au centre de mon corps.
Une douce et impérieuse moiteur s’anime dans le secret de mes jupons.
Nonchalant, mon bras glisse au sol…
Il frôle le tapis, s’incurve vers l’ourlet de mes cotillons.
Osera-t-il se fourvoyer au-delà de la soie azurée ?
S’aventurer parmi mes dentelles pour un jeu voluptueux ?
Je me laisse emporter.
Sur un soupir, un cri peut-être, j’entrouvre enfin mes lèvres.

Nouvelle de Marie Burel

Peinture, Rêverie de Jean-Baptiste Valadie

mercredi 4 mars 2020

La der des der au musée, de Clément Parigi


Lambert regardait le tableau devant lui avec un sourire satisfait. Une larme prit naissance à la commissure de son œil droit, avant de se mettre à couler le long du masque d’argile qui préservait des regards sa mâchoire décharnée, là où les plaies ne cicatrisaient jamais vraiment.
L’homme se rendit compte qu’il pleurait lorsque son menton se mit à perler. Il ne s’en étonna pas tant ses souvenirs étaient vifs dans son esprit… Calmement, il se remémorait la chronologie de ses visites au musée.

Il se souvenait de son invitation à l’inauguration, c’était au musée du Louvre en mai 1937 : Otto Dix, artiste de génie bafoué par l’Allemagne, réhabilité par la France. C’est, du moins, ce que disait le carton. Les nazis avaient fait interdire l’art qu’ils qualifiaient de « dégénéré » et Otto Dix en faisait partie. Peu d’œuvres survécurent aux purges hitlériennes, mais les rares rescapées avaient été récupérées par les pays rivaux, trop contents de faire la démonstration d’une prétendue supériorité culturelle. « De la propagande, rien de plus. »
De sa première visite, il avait été agacé par l’effervescence ambiante. La quasi-totalité des invités étaient, comme lui, des vétérans de la Grande Guerre et cette exposition ne fut au final qu’un prétexte pour exacerber le patriotisme et le militarisme des anciens soldats présents. Il était en décalage de tout cela car il venait de le voir, ce tableau, et il en restait figé.

Il n’aura suffi que de quelques heures pour que la petite foule se lasse de l’art et décide d’abandonner Lambert à sa contemplation silencieuse pour continuer ses diatribes enivrées dans les brasseries attenantes. « À croire qu’ils ont oublié la patience.
Le poilu repensait à ces quatre années de boues qu’il avait subies pour la patrie. La patience il lui en aura fallu. Si dans l’esprit de ceux de l’arrière la guerre c’est Verdun, le chemin des dames, les Ardennes, la Somme… Au front la guerre c‘était l’attente interminable, la boule au ventre et la mort invisible, le bruit ininterrompu des obus, aussi constant et régulier que les battements du cœur.

Verdun, le chemin des dames, les Ardennes, la Somme… Des noms qui résonnent comme les Thermopyles, comme Gaugamèles, comme les batailles mythiques de l’antiquité. Mythologique, comme l’Illiade et son siège de Troie. Lui, Lambert, de celles-là, il n’en avait fait aucune. Il avait bien commencé sa guerre en 14 pourtant, survécu à la bataille du Donon et à celle d’Arras. « Rien d’exceptionnel visiblement ».
À Arras, les obus avaient, sous ses yeux, rasé la forêt de Maroeuil en une demi-journée à peine. Lorsqu’il rentra chez lui, l’industrie avait rasé pendant son absence la forêt attenante à son quartier pour fabriquer des cercueils. Il ne douta pas qu’il ne lui fallut également pas plus d’une demi-journée. Mais peut-être l’un de ces arbres avait-il servit à la confection de ce tableau ? Ce serait un maigre réconfort mais tout réconfort est bon à prendre.

mardi 3 mars 2020

Ma part de paradis, d'Amalia Luciani


Ils sont là, au milieu du salon. Et ils dansent.
Elle a allumé les grandes bougies posées sur la table basse quelques minutes avant son arrivée, juste le temps qu’il faut pour qu’il soit accueilli par l’odeur enivrante du patchouli, du musc blanc, ou peut-être de la vanille. Lui, il apporte des fleurs, bien réelles. J’ai d’abord eu du mal à les reconnaître. Elle l’étreignait, le bouquet entre eux. Quand elle s’est enfin tournée vers moi, comme pour me faire partager son bonheur, j’ai pu admirer à mon tour les immenses roses qui … non, des pivoines. Bien sûr, elle n’aime pas ça, les roses, c’est trop conventionnel. Je l’imagine dire, avec son grand sourire, que les roses devraient être réservées au jour de la fête des mères. Je la vois, et je souris aussi.
Soudain, je comprends. Leur tendresse, ce présent, c’est leur anniversaire. Et ils me permettent d’être parmi eux encore une fois, comme si j’étais de leur famille, ils me font partager un moment d’intimité rare. J’ai le privilège d’être avec eux dans les meilleures comme dans les pires moments. J’étais là, il y a 6 mois, lorsqu’il l’a demandé en mariage, ici même. J’étais là aussi lors de certaines de leurs disputes, j’ai assisté aux prodigieuses colères qu’elle sait faire s’abattre sur lui.
Sait-elle que personne ne compte autant qu’eux ? Oui, probablement, et c’est pour ça qu’ils ont décidé de me laisser assister, encore une fois, à un moment important de leur vie à deux. J’aurai pu être gêné, partir, mais je suis trop touché pour même y penser. Une larme coule le long de ma joue, je n’essaie pas de la leur cacher. Je la laisse glisser, sans l’essuyer.
Je ne connais pas le repas de ce soir. Depuis que je suis là, je n’ai rien vu sortir ou entrer de la cuisine. En venant, je pensais qu’on aurait droit à la fameuse soirée sushis du mardi, mais maintenant . . .
Il doit avoir prévu quelque chose de spécial. Il est rentré tard, donc il ne cuisinera pas. Et elle non plus, d’ailleurs. J’essaie de me remémorer le nombre de fois où, dans leur grande cuisine ouverte, je l’ai aperçu brûler un gratin, casser un moule, faire déborder des casseroles ou se couper la moitié d’une phalange. Non, la cuisine ce n’est vraiment pas son truc, et ça nous fait rire.
On le regarde partir dans le couloir et revenir avec un grand sac. Je ne m’étais pas trompé, il est passé chez le traiteur vietnamien. Je crois qu’il cache quelque chose dans son dos, mais je n’arrive pas à distinguer… Une bouteille de champagne, évidemment. Comme toujours, il a pensé à tout. J’ai du mal à l’admettre, mais lors de mes premières visites, j’étais jaloux. Jaloux de tout ça, de ce salon si bien rangé et de ces autres pièces qui me sont interdites. Jaloux de lui, de sa carrure massive qu’il associait si bien avec une sensibilité et une douceur que je n’avais jamais vu avant, ou si peu chez mes autres amis. De leurs carrières, qui me faisaient passer des heures entières seul, à attendre leur retour. Et même jaloux d’elle, de sa créativité, de sa façon de le regarder et de l’étreindre. Je l’avais tellement imaginé vivant seule que, pendant longtemps, j’ai eu du mal à gérer leurs élans de tendresse. J’ai cru, et c’est normal, que mes sentiments pour elle étaient trop fort et que je ne pourrais pas supporter de la partager, que le fait d’être parmi eux si souvent me ferait infiniment mal. Mais je suis revenu, soir après soir. J’ai appris à le connaître, lui aussi, je l’ai vu évoluer, et en un mois tout était oublié. Je les aimais tous les deux.
C’est un travail constant d’équilibriste, je dois savoir être discret pour ne pas les déranger, me fondre dans le décor pour que jamais il ne me chasse, tout en ne perdant pas une seconde du temps qu’on me donne.
Je suis heureux quand je les vois s’embrasser sur le canapé, je ne détourne pas la tête car je sais qu’ils veulent que je partage ces instants où plus rien ne compte à part le fait d’être ensemble, ici et maintenant. Ils sont en confiance avec moi, et je chéris ce sentiment d’être une sorte de gardien qui peut veiller sur leur amour.
Il m’est souvent arrivé de partir quand un autre invité était là. Collègue de travail, ami, frère, sœur ou je ne sais quoi d’autre encore, j’enviais leurs discussions que j’imaginais, à leurs visages rayonnants, si fabuleuses.
Mais je sais que ces rires sont des façades qu’ils offrent aux autres et que, lorsque la dernière bise est donnée et que la porte se referme, je suis le seul à être encore admis. Le seul qui la voit souffler, et on sourit car elle sait que j’ai compris à quel point elle voulait aller dormir.

Il arrête leur baiser pour se diriger vers moi. Il avance vers la baie vitrée.
Insensible, sans me voir, il tire le rideau et ferme avec lui, pour ce soir, ma vision de rêve.
Je reste tétanisé alors que j’ai horriblement envie de hurler. Laisse-moi rester encore un peu, juste quelques minutes.
Je me relève précautionneusement de mon poste de surveillance et je quitte la haie le cœur lourd.
La rue est déserte, et des larmes coulent le long de ma joue.

Nouvelle de Amalia Luciani

Street art, Paris

lundi 2 mars 2020

Carnet de naufrage, de Dominique Leoni


Moi qui détestais les voyages et les mariages, voilà que le ciel me punissait en me faisant témoin de l’union civile et religieuse de ce lointain cousin dont nul ne se souvenait à part ma mère. La mariée avait fait le caprice de choisir un petit confetti au large des Seychelles comme écrin paradisiaque de leur amour. Un îlot plus qu’une île, où à peine posé le pied à terre, la chaleur et la foule, toutes deux aussi oppressantes, me firent m’enfermer rapidement dans la chambre climatisée de ce petit hôtel sur la plage. Après quelques heures à somnoler sur les draps frais, je décidai de m’aventurer au dehors et de découvrir les lieux. Plus je me promenais dans ces petites rues bondées de touristes en short et plus l’image de l’écrin paradisiaque se diluait dans ma tête. Partout des grues et partout des chantiers, et de là où je me trouvais, on ne voyait plus de la plage que les hautes extrémités des palmiers. De l’autre côté de la rue, des enfants jouaient sur les abords d’une construction. Je traversai en me faufilant au milieu des voitures collées pare-choc contre pare-choc et je m’approchai d’eux. Au milieu de ce qui semblait être les fondations d’un futur immeuble, avait été creusée une profonde excavation et plusieurs vieilleries dérisoires en avaient été sorties. Les enfants, tout heureux de leurs trouvailles, me montrèrent des morceaux de métal rouillé et quelques débris de bois. L’un d’eux tenait dans ses mains quelque chose qui ressemblait à un très vieux carnet que le moindre choc aurait pu réduire en poussière. L’objet attira tout de suite mon attention et je tendis à l’enfant un petit billet en échange de son trésor. L’affaire lui parut honnête ; il me donna le livre sans hésiter. En l’ouvrant délicatement, je vis que sur les premières pages étaient dessinées des figures ressemblant à de très anciens modèles de navires. Il y avait des chiffres aussi et des illustrations de cartes marines. Je décidai aussitôt de le regarder de plus près tranquillement dans ma chambre.
De retour à l’hôtel, je m’assis sur mon lit et j’ouvris le livre en commençant cette fois-ci par la fin. Les dernières pages étaient écrites de manière encore très lisible et plutôt que de vous rapporter les faits, je préfère vous les montrer, ainsi vous jugerez.
Jour 18 : Je me résous à écrire pour ne pas devenir fou. Jack a réussi à emporter un vieux bout de crayon et un carnet de bord dont il reste heureusement quelques pages vierges. En face de moi il y a l’arbre des jours comme nous l’avons surnommé avec Jack, enfin surtout moi car depuis quelques temps il parle de moins en moins. Chaque fois que le soleil décline au loin je taille une petite encoche dans l’écorce de ce pin que les alizés ont courbé, comme pour garder un lien avec le temps. Le seul lien possible, car ici le temps n’a plus de valeur. Les jours et les nuits se succèdent indifféremment si bien que j’ai souvent l’impression de revivre éternellement la même journée. Il y a maintenant presque trois semaines que Jack et moi nous sommes échoués sur ce petit morceau de terre et après avoir passé nos premiers jours ici à scruter l’horizon, nous avons vite compris qu’aucun bateau, ni aucune embarcation de quel que sorte que ce soit, ne passerait près de nous. Ni près ni loin d’ailleurs. Cette île semble être aux confins d’un monde, inconnu, que seuls mon compagnon d’infortune et moi-même avons eu le malheur de trouver. Notre vie ici est des plus misérables. Nous ne vivons pas, nous tentons de survivre. Par chance nous parvenons à attraper quelques poissons le matin quand la mer est calme et c’est bien là notre seul repas pour tout le jour. Afin de ne pas sombrer dans la folie et le désespoir, nous essayons de mettre à profit ces journées interminables pour construire un abri qui devient de plus en plus solide et pour affûter le bois de nos outils rudimentaires. Combien de temps resterons nous encore ici ? Que Dieu nous garde.

Jour 30 : Voilà trente jours que nous sommes prisonniers ici. Jamais l’enfer n’aura paru si merveilleux. Ce sable doré, cette eau limpide, ce soleil brûlant, toutes ces choses qui me faisaient rêver il y a encore quelques mois me donnent la nausée aujourd’hui. Notre état n’est pas brillant. Nous sommes très amaigris et la faim nous tenaille sans cesse. Le seul pantalon que je possède n’est plus qu’une loque en lambeaux raidis par le sel, et la peau de mon dos se détache chaque jour un peu plus en morceaux desséchés. Je suis sale, moite, mes cheveux sont semblables à du crin. Mais c’est Jack qui m’inquiète beaucoup. Depuis quelques jours il ne parle plus du tout. Il semble entendre quand je m’adresse à lui puisque ses yeux se tournent vers moi, mais son visage reste inexpressif. J’essaye de tenir bon pour lui, pour nous, je veux garder espoir. Seigneur aidez-nous.

mercredi 26 février 2020

Entre deux mondes, de François Cucchi


Ce matin encore il se réveilla avant elle. Un faible rayon de lumière pénétrait dans leur chambre d’hôtel à travers la petite brèche qu’il laissait toujours entre les rideaux occultants. Il la regarda un instant puis sortit du lit pour se rendre dans la salle de bains.
Tout en se rasant il pensait à la journée qui l’attendait. Il n’était pas vraiment enthousiaste mais il devait en passer par là.

Il n’était pas amateur d’art. Il reconnaissait volontiers le talent des artistes mais il n’avait jamais rien ressenti de particulier en arpentant les galeries d’un musée.

Ils formaient un couple tout à fait normal. De temps à autres ils organisaient une petite escapade sans leur fille. Quatre jours à Édimbourg, c’est tout ce dont ils disposaient pour casser la routine du quotidien.
Aujourd’hui elle avait planifié la visite de la Galerie Nationale d’Écosse, et pour être sûre de ne rien perdre elle avait engagé un guide.
Le petit déjeuner englouti ils se mirent en route. Il faisait volontiers l’effort. Si l’art ne le touchait guère, il était toujours ému de la voir admirer les chefs d’œuvre.

Diego Velázquez, il avait déjà entendu son nom, probablement vu des tableaux de son œuvre lors de visites antérieures. La vision de ce tableau avait attisé sa curiosité. Il avait été frappé par les mains de la vieille femme.

Ces mains façonnées par le labeur, témoignages d’une vie de dévotion. Ces mains qui avaient lavé tant de linge sur des pierres, nettoyé des boyaux dans l’eau glacée d’une fontaine alors que le froid du mois de janvier les transperçait. Elles avaient cultivé des jardins, transporté des paniers remplis de fruits, ramassé des tonnes de glands pour nourrir les cochons. Ces mains étaient celles de la traite, celles qui allumaient le feu, qui moulaient le café, préparaient les repas.
Elles étaient ces mains qui raccommodaient les habits, qui pansaient les plaies, les mains d’une mère qui rassurent et qui parfois peuvent aussi corriger.
Elles étaient aussi ces mains qui avaient étreint et qui gardaient la mémoire de la peau d’un mari disparu.

Assise là avec ses ustensiles de cuisine rangés devant elle, elle faisait frire des œufs. Elle était accompagnée d’un jeune garçon, vraisemblablement son dernier fils.
Tournée vers lui, coiffée d’un foulard blanc qui tombait sur ses épaules, elle semblait éreintée. Cependant son regard figurait encore une sorte de force ou plutôt d’espoir placé dans cet enfant émergeant de la pénombre.
Non mon fils tu ne connaîtras pas la vie que nous avons eue.
Elle aurait donné ses dernières forces pour que ses descendants vivent mieux qu’elle.

Il ne put s’empêcher de penser à ses grands-parents. Leurs deux générations étaient séparées par un trou béant et ils lui disaient toujours qu’il était né du bon côté.
Mais que diraient-ils aujourd’hui ?
Ces châtaigneraies abandonnées, ces jardins envahis par les ronces, ces villages désertés.
Ce monde individualiste gouverné par le profit et dénué de sens leur donnerait la nausée.
Non vous vous trompiez.

lundi 24 février 2020

Sacrifiziu, di Jean-Michel Neri


A notte, quandu li paria chì tuttu u mondu fussi adurmintatu, si tuccava u minchju, un culpettu cusì, senza rimore è prestu fattu, ùn vulia micca pone certe idee in capu di l’altri occupanti di a camerata. Li bastava a ghjurnata, à piattà si di tutti ‘ssi storti in giru à ellu, pè rende si da u rifettoriu à u curtile o da a bibbiuteca à l’infirmaria, senza fà si rimarcà nè chjappà in calchì scornu disertu. U peghju era pè lavà si. U risicu maiò. Facia una simana ch’ùn era mancu più passatu pè e dusce è puzzava quant’à un beccu, chì u sudore di paura hè u più cattivu ch’ellu ci hè. Unicu benefiziu di a so brutta cundizione, certi u fughjivanu cun schiffu. Ma ùn bastava micca à stumacà i più viziosi, l’avianu elettu « Miss » di u stabilimentu, è st’irunia a pacava ogni ghjornu. Ciò ch’ellu avia rimarcatu ghjera chì frà a manza d’aggrissori cutidiani, i primi à trattà lu di « pedè » eranu dinò quelli, cù a bella scusa di stuzzicà lu, chì u tuccavanu è u palpavanu di più. Avianu sempre una manu pronta à carezzà a so pelle di zitella o à pruminà si à nantu à u so culettu, ridendu è macagnendu lu certu, ma cun un’ insistenza chì tradia l’ingurdizia è u piacè culpevule. Qual’eranu i pedè ? L’avaria fattu surride ‘ssu paradossu sè ùn l’avia fattu soffre tantu. Ellu ùn sapia mancu ciò ch’ellu era sè stessu, nè s’avia più gustu pè i masci o pè e femine. Ùn ci pinsava tantu, u sessu ùn avia impurtanza. Tenia caru una persona pè a so fiara è a so billezza, è billezza in ‘ssu mondu ci n’era tantu, n’era cunvintu. In quellu chjostru dinò si pudia ancu truvà calchì tesoru d’umanità. Ellu, aspettava ghjustu di finisce u so tempu quì, studiendu un pocu, passendu un esame o dui. Pigliava ciò ch’ellu pudia è suppurtava u restu. A so prigione si chjamava pensione, liceu, internatu... è ùn saria micca chjosu quì pè sempreternu.

Cum’è mè ci n’hè un altru. Nimu a sà. Si chjama Andria è mette assai talentu à assumiglià si à l’astri è à fà si sminticà. Ma certi sguardi frà noi ùn bugiardanu micca, è hà vistu, ellu, ch’eu aviu capitu, ch’eu l’aviu ricunnisciutu, ma sopra tuttu ch’ùn diceria nunda. Nè stemu vicini, nè parlemu inseme, mai. Andria hè grande è musculatu, u cuntrariu di mè. I mo capelli sò longhi quant’à quelli d’Andria sò corti. Aghju rinnunciatu à ‘ssa camuflatura. Sta volta, torna, ‘ssa lunghezza di donna incagna à certi, sempre i listessi. Mi ritrovu bluccatu in un curridore di u terzu pianu, davanti à i sanitarii di u quartiere di l’interni. In giru à mè ci hè una muraglia di cinque o sei petti chì m’impediscenu di scappà. Vecu u survigliente, à pena più vechju chè quessi, alluntanà si discretamente per ùn risicà di mette si à dossu ‘ssa rubbaccia. Dopu una scuzzulata è calchì schiaffu sò agguantatu pè i capelli è po’ trascinatu fin’à una cabina di duscia. I mo panni sò staccati da parechje mani arrabiate chì mi lascianu nudu è ingrunchjatu contr’à u pavimentu cutratu. L’acqua fresca mi casca à dossu, u mo soffiu scunvoglie, ma ùn dicu nunda. Mentre chì unu di quelli mi sbiota in collu una buttiglia sana di shampoing un altru mi piscia à dossu ridendu cum’è un pazzu. Chjodu l’ochji. Avà sentu mani numarosi chì mi frustanu a pelle. Ghjocanu, tutte quant’elle sò, sott’à a sciuma è pizzicanu parte di u mo corpu chì solu à mè appartenenu. Riapru l’ochji è vecu à quellu chì pisciava, goffu è pilosu quant’à un omu, ghjucà cù u so strumentu sempre fora di u pantalone, a so manu posta nant’à u mo sessu. Per a prima volta u so sguardu fribbacciulosu mi face più paura chè odiu.

Ghjè ellu chì mi caccia fora di a stanzina di bagnu pè lampà mi, nudu è sapunosu, nant’ un lettu di a camera più vicina. Hè quella d’Andria. Unu di ‘ssi ghjacari li cumanda d’esce di stanza, ellu u manda à cacà. Cercu un aiutu in u so sguardu ma u so visu ferma chjosu. Tutti l’astri sò in giru à mè è mi mantenenu bracce è ghjambe. Possu vede u cazzu di u furiosu avà drittu cum’un candelu. M’appoghja nant’à u capu è mi pianta u nasu in u cuscinu. Ùn vecu più nunda ma sentu scappà a so risa narbosa. È po’, una voce si face sente, chjara, imperiosa, quella d’Andria : Làsciamilu ! Un silenziu. Ùn sò micca sicuru d’avè capitu bè. Ùn ci vogliu crede. Andria, torna : Sò eiu chì l’aghju da casticà ‘ssu finochju. D’un colpu, a rabbia ch’avia in mè è chì mi dava a forza di tene bola in pezzi. Mi sprufondu. L’altru animale prova di dì calcosa ma si vergogna d’insiste. A banda ride di a so cunfusione, è mi stringhjenu più forte. Ellu sbuffitta, ma lascia a piazza à Andria.
Un muvimentu daretu à mè. Un corpu pisiu si cala nant’à u meiu, una carne sbrusgiulente sfiura e mo paffe. È poi, cun dulcezza Andria mi dice à l’arechja : Perdonami amicu, ùn pudiu suppurtà ch’ellu fussi quellu purcellu pè a to prima voltaÙn aghju trovu chè què...

E mo lacrime sò d’addisperu, di dulore, è di gratitudine.

Nuvella di Jean-Michel Neri

Fotografia di Valerio Bispuri

vendredi 21 février 2020

Une question de timing, d'Amalia Luciani


L’homme, assis face à eux, était impassible. Il remuait son thé, sans les quitter des yeux. Ils étaient là depuis une heure, et ils n’avaient pas avancé d’un pouce.
Le tableau, les joueurs de skat, qui trônait sur le mur derrière lui mettait les deux inspecteurs extrêmement mal à l’aise. Connaissant l’animal, il ne fallait pas douter de l’authenticité de l’œuvre.

- Il vous plaît, commandant ?
- Évidemment. Mais à dire vrai, mon intérêt se tourne plutôt vers le surréalisme. Dali, Magritte …
Frost remarqua la lueur quasi-imperceptible qui venait de s’allumer dans les yeux du vieux.
- Eh bien, je ne savais pas que l’on trouvait des férus d’art parmi vous. C’est … une bonne surprise.
- Sans même parler de la résonance historique de ce tableau, j’aime particulièrement la composition qu’Otto Dix en a fait. Ou plutôt, sa décomposition des corps. Ils sont assemblés comme un tas de vieilleries, désarticulés, maintenus à la table par des tubes.
Le vieux se redressa.
- Vous savez moi, ce que j’y ai vu ? Ce qui m’a fait l’acheter ?
Il le tenait.
- Son harmonie parfaite avec le reste du mobilier, sans doute ?
L’enquêteur pensa soudain que le vieux avait sans doute décoré son intérieur en fonction de ses tableaux, et non l’inverse.
- C’est leur partie de cartes, reprit-il sans même relever la remarque. On voit leurs jeux. C’est quelque chose qui m’a toujours servi, que ce soit dans ma vie de tous les jours ou dans le travail. Connaître et anticiper les mouvements des autres.
Il l’avait vu venir de loin. Ce sera donc l’attaque frontale.
- C’est pourtant votre travail sur les corps qui nous a amené ici, et non votre talent pour la belote.
- Beaucoup trouvent, au contraire, que c’est là que j’excelle, plaisanta-t-il.
Excédé, Frost sortit de sa poche un paquet de photos et les jeta à ses pieds.
- Nous sommes ici pour vos travaux clandestins, sur ces bricolages que vous auriez fait subir à des dizaines de personnes.
Le vieux avait ramassé les photos, et il les regardait, non, il les admirait, avec une intensité et une passion qui diffusaient autour de lui une aura indécente.
- Pourquoi, commandant Frost ?
Il fut surpris par la question, brève et inattendue.

mercredi 19 février 2020

La chute, de Lory Massey

La nuit touche à sa fin. Il marche le long du quai, longeant la Sprée.
Il a réussi à s’enfuir sans trop de difficulté. La nuit a été longue, il regarde l’aube apparaître à l’horizon et avec elle l’espoir que cette guerre cesse enfin.
Il s’en tire bien cette fois-ci, ça aurait pu être pire. Avec toutes les rumeurs qui circulent à l’Est… et ces corps qu’on repêchent du canal… La folie des hommes est sans limite.
Tout ce sang versé…
Un rayon de soleil l’aveugle, il ferme les yeux et l’espace d’un instant se retrouve dans la cuisine de la maison familiale. Sa mère debout devant l’évier, fredonnant une chanson de Rory Gallagher. « A million miles away » c’est ça, elle adore cette chanson. Son chien Dante roulé en boule sous la table, bienheureux dans les bras de Morphée. A quoi pouvait-il bien rêver ?
Un flot d’air glacial le ramène à la réalité de sa mission. L’opération de la veille a été un succès, il a parfaitement joué son rôle, même s’il lui faudra plusieurs jours pour se remettre de la raclée qu’il a reçue.
Il accélère le pas, plus que quelques mètres à parcourir.
Il bifurque sur la gauche et se retrouve face au mur. Il continue son chemin, laissant courir ses doigts sur le béton froid, tatoué de graffitis et imprégné par la souffrance.
C’est étrange quand même, tout a été si facile.
Un premier impact dans son dos lui explose la clavicule.
La surprise et la douleur lui coupent le souffle. Tout avait été si simple… Puis une deuxième détonation. Le choc le projette au sol, il n’a plus la force de se relever.
Il cherche l’air et s’étrangle, du sang plein la bouche. Une ombre noire et rouge danse devant ses yeux telle un diable vengeur venu réclamer son dû. Pour lui pas de promesse de paradis, il a bien trop de sang sur les mains. Le diable se rapproche, chuchote à son oreille ces quelques mots en russe « l’objet de la guerre c’est la paix mon ami ».
Rory, sa guitare et le souvenir de sa mère l’accompagnent et l’enveloppent dans ces derniers instants, tandis que son sang irrigue le pavé. « A million miles away », comme il aimerait être à un million de kilomètres d’ici, bien au chaud, loin de cette guerre glaciale. Loin de ce pays qui n’est pas le sien, de cette cause qui n’est plus la sienne.Le diable a une voix qu’il connaît bien… « si simple » pense-t-il avec regret. Rien dans cette affaire n’avait été le fruit du hasard, il n’aurait dû faire confiance à personne. Le moment est venu, il y aura laissé la vie.
Une sensation de froid l’envahit peu à peu il s’enfonce dans un sommeil éternel tandis que son cœur cesse de battre … Son chien l’attendra peut-être aux portes de l’enfer.
Demain un nouveau chapitre de l’Histoire va s’ouvrir et ça il ne le saura jamais.
Son nom était Anton Golovine, il est mort trahi par ses frères d’armes au lever du jour, à Berlin un 8 novembre 1989.

Nouvelle de Lory Massey

Street Art : East side gallery, Berlin

mardi 18 février 2020

Gloria victis, d'Amalia Luciani


Le secteur s’était vidé.
Comme chaque jour à la même heure. Jamais Nathan ne pourrait se faire à ce silence, assourdissant par sa soudaineté. Il savait ce que ça signifiait, où ils avaient tous fui. Devant quoi ils étaient en train de se prosterner.
Tels des rats, ils avaient déguerpi pour rejoindre leurs abris de fortune, faits d’à peu près tout ce qui ne pouvait être ni porté ni mangé. Il était désormais seul au milieu de la décharge.
Il irait, lui aussi. Il irait, même s’il essayait de se convaincre que non. Chaque jour, il retardait le moment de rejoindre son logement de fortune pour se mettre devant son écran. De quelques minutes, pas plus. Peut-être le temps de rater la présentation, et encore.
Il irait, même s’il n’avait de cesse de répéter à qui voulait l’entendre qu’il valait mieux que ce spectacle barbare.
Mais il irait. Comme hier, et aussi sûr qu’il irait demain.
« Tu te donnes des airs de grand con, mais moi je sais pourquoi t’attends toujours avant de rentrer chez toi pour allumer le poste, lui avait balancé Lenny. T’as honte, c’est tout. T’oses pas dire que t’aime ça, alors t’attends que tout le monde se barre. On est peut-être pas tous aussi cultivés que monsieur, mais au moins on est honnêtes avec nous-mêmes ».
Piqué, Nathan ne lui avait plus adressé la parole pendant une semaine.
Parce qu’il avait raison, en partie. Qu’il puisse admettre qu’il trouvait, lui aussi, une satisfaction dans ce show télé, le seul auquel ils avaient tous accès, le rendait fou. Il disait haïr tous ceux qui voulaient y participer, mais des sentiments contradictoires lui rongeaient le ventre et le tenaient éveillés des nuits entières.
Il n’avait pas fait le deuil de l’homme qu’il était. S’il devait admettre son intérêt pour cette comédie infâme, il en crèverait. Que des hommes et des femmes puissent se rabaisser au point d’être prêts à mourir sur cette chaîne de propagande seulement dans l’espoir de manger de la viande, ou de gagner une heure d’électricité en plus dans la semaine, il voulait se persuader qu’il ne le comprenait pas. Le contraire serait admettre la chute.

D’un pas lent, et sans même s’en rendre compte, il avait parcouru les quelques mètres qui le séparaient de son logement de fortune. « Dès demain, je boycott. Il faut bien que quelqu’un le fasse. Certains suivront ».
Nathan enfonça le bouton de sa télévision, le modèle le moins cher que l’on puisse trouver. Le seul qu’il pouvait s’offrir depuis son déclassement et son arrivée dans ce bourbier sordide.
Les gradins de l’arène étaient pleins, comme toujours. Beaucoup affirment que ceux qui y assistent n’ont pas le choix, qu’un beau matin n’importe qui peut voir débarquer l’Ordre chez lui et se faire embarquer pour admirer le spectacle. Nathan l’a entendu de vive voix lui aussi, par un pauvre type affirmant y avoir été. Il est bien tenté de le croire, d’une certaine façon cela rend la chose un peu moins dégueulasse. Et puis, arrive toujours le moment où ses compagnons partent à vive allure vers leurs écrans pour qu’ils se remettent à douter de leur indignation.
De toute façon, est-ce que l’on peut réellement feindre un tel enthousiasme ? Le public déchaîné, là, sous leurs yeux, salive-t-il plus à l’évocation du prix du jour ou à celle de la mort quasi systématique de l’un des siens ?
La présentation de l’épreuve était le moment crucial, celui où la tension grimpait d’un cran, là où les hurlements et les battements de pieds se confondaient dans un vacarme qui vibrait à l’intérieur des poitrines.
Parmi les classiques, on trouve les combats avec les monstres mécaniques où les participants sont armés de lances comme s’ils préparaient une danse funeste censée invoquer des temps oubliés. « C’est d’un ringard », pensait Nathan.
Il se souvenait particulièrement d’une fois où un lion de métal avait broyé le bras d’une fille d’à peine 15 ans comme si c’était un biscuit sec.
Mais ils avaient déjà eu droit à ça en début de semaine, et Dieu sait que pour que tout fonctionne encore après tant d’années, il faut sans cesse apporter de la nouveauté, et ce avec un génie de perversité que Nathan ne pouvait s’empêcher d’admirer. Ce qu’il aimait, lui, c’était les épreuves inspirées d’expériences sociales comme celles de Milgram ; de celles qui soulignent les limites morales et non plus physiques.

lundi 17 février 2020

Un entre-deux Pablo, d'Edwige Biancarelli


L’artiste t’a peint dans le frais, alla prima, d’un trait.
Je me souviens, nous marchions tous les deux vers son atelier quand il t’attrapa au vol, et tout de suite, fébrile, se mit à t’habiller du costume d’Arlequin. Lorsque tu lui parus fin prêt, il te regarda au fond des yeux et te prenant la main, il te proposa plus calmement, de t’asseoir sur un vague fauteuil déniché au fond de son chantier. A la fois content et surpris tu t’inclinais. Il était difficile de te garder longtemps immobile, tu ne t’assis donc pas complètement. Tu bisquais même, un peu, et ta candeur et ton langage charabia nous firent bien rire encore une fois.
Puis la danse a commencé.
Toi, te sachant sujet d’étude, avalé par sa fureur joyeuse et, me disais-je alors, par son feu de trouver à travers toi, des réponses aux questions qu’il se posait… je te sentais impressionné une fois de plus, mais ton regard fragile, étrangement le transperçait. Jusqu’à la fin, c’était incroyable, vos yeux noirs ne se sont pas quittés. Je le voyais lui qui s’acharnait, ému et fier, à te faire crever la toile au fur et à mesure que les couleurs violentes et bigarrées du tissu s’affirmaient, il laissait le fond neutre. Décidant d’être bien assise, je m’étais installée derrière vous sur un petit tabouret, et te regardais, si fragile et touchant.
Le silence était beau, juste le souffle de nos respirations et le bruit des pinceaux, tantôt secs, tantôt doux.
A un moment, j’osai pourtant prendre la parole, lui faisant remarquer qu’un habit de Pierrot m’aurait semblé plus juste pour toi, ce à quoi, au bout d’un temps assez long, il me répondit malicieux, qu’il le prévoyait pour une prochaine séance. Ses yeux brillaient toujours dans ses allers retours, de toi à sa toile, pendant que tu le fixais, et je cherchais à présent si tu le regardais vraiment ou si tes yeux étaient dans le vide. Ces traits si fins… une porcelaine ! J’étais aussi impressionnée que toi par son talent à figer ta fraîcheur sur le tableau.
Soudain tu te mis à agiter discrètement les jambes, impatient, bien que tu n’en montras rien sur ton visage, après cela tu en replias une, légèrement derrière l’autre et ne bougeas plus du tout jusqu’à la fin du portrait. C’est là que je me levai, plus attentive encore, pour me rapprocher de l’œuvre en cours : tu semblais y flotter. Tes pieds ne l’intéressant pas visiblement, il se préoccupait davantage des losanges du vêtement, de tes joues roses, choisissant d’esquisser seulement tes mains timides puis finalement de presque bâcler le sombre du fauteuil. Enfin nous faisant sursauter tous deux, il s’écria brusquement, épuisé et flamboyant
- J’ai trouvé ! 
Il avait fini. Alors il ouvrit grand ses bras pour que tu coures à lui, avec tes cris d’enfant joyeux et enfin libéré, tes rires plein nos oreilles. Je vous pris passionnément contre moi, exigeant à mon tour ma part de câlins, et sans plus nous soucier de l’ouvrage achevé, nous quittâmes ensuite l’atelier pour s’en aller manger car il faisait bien faim.
Tu es plus grand que moi aujourd’hui. Comme tu as grandi. De joies gourmandes en meurtrissures tu t’es construit.

dimanche 16 février 2020

Paille de riz et joncs épars, de Yassi Nasseri


Dès son arrivée, cet homme avait transformé la vie d'Akira. Il avait eu des exigences et des requêtes particulières. Son alimentation et son environnement de vie devaient relever des traditions ancestrales. Les bentos avaient été alors adoptés et avaient fait le bonheur de plus d'un. On avait dû lui commander des tatamis pour revêtir le sol de sa cellule. C'est là qu'on s'était rendu compte que les pièces avaient été conçues à l'origine conformément à cette unité de mesure. Il avait aménagé sa pièce selon la disposition Shugijiki adoptée dans les salles de thé. Jusque-là, Akira ne s'était jamais intéressé aux tatamis. Les maisons traditionnelles en étaient revêtues, les temples, les dojos des arts martiaux et les palais de thé aussi. Il le savait bien. Mais l'odeur que dégageait un tatami de constitution ancienne l'avait toujours rebuté : les parfums entêtants de cette paille de riz ne semblaient jamais se dissiper, et s'asseoir à même le tatami pour boire son thé, prendre ses repas, rouler son futon chaque nuit et le ranger le matin venu, tous ces rites et modes de vie à l'ancienne lui étaient parfaitement étrangers. Quand il s'était marié, ils avaient été d'accord avec son épouse pour un aménagement moderne, avec du mobilier qui leur donnait de la hauteur, qui ne les obligeait pas à faire et défaire leur couche tous les soirs. Il avait été heureux ainsi. Mais ce soldat dérangé était arrivé. Il paraissait si sensé, si cultivé, et surtout si merveilleusement versé dans l'amour du Japon d'antan.
Un jour, l'homme avait modifié la disposition des tatamis en les tournant tous dans le même sens. Akira s'était alors décidé à mettre le nez dans un manuel ancien de cet art du tatami. La disposition Bushugiki, avait-il appris, n'était utilisée que pour les tristes événements et les funérailles. Sans chercher à comprendre cette annonce funeste, il s'était réjoui d'être désormais plus connaisseur en la matière.
Il était conscient que personne ne l'aimait, cet homme. Personne ne s'approchait de sa cellule, personne ne voulait y entrer pour lui donner ses plateaux repas. Mais lui s'était attaché à ce fou et veillait sur lui à sa manière. Les derniers temps, il s'était inquiété. Que peut-il se passer dans la sa tête ? Il ne parle plus, ne prononce plus jamais un seul mot.
Mais si Akira s'était transposé dans sa tête, il aurait été effrayé, nous-mêmes le serions pour moins que cela, chers professeurs. Aussi, ne devrions-nous pas nous pencher sur ces cas afin de concevoir des traitements et suivis adaptés aux vétérans de guerre, comme les Américains ont su le faire ?
Comme en écho à l'analyse du professeur, Akira se mit à imaginer les pensées de l'homme, de cet homme qu'il en était venu à révérer...
Des nuits entières je l'ai observé. La première fois j'ai été attiré par un mouvement. Subrepticement il s'était faufilé dans la cellule. Moi qui rêvais d'en sortir depuis tant de jours, tant de nuits, je me suis demandé ce qui l'avait attiré là. Entendez-moi bien, j'étais un héros de guerre. Un homme digne, respectable. Un homme qui avait œuvré à sauver le monde, à le rendre meilleur et le dépouiller de ses infamies. Même les Allemands avaient été stupéfaits par notre force et notre dévotion. Permettez-moi de vous le dire, face à notre action exemplaire, ils chiaient dans leur froc et vomissaient leur bile de soldats faibles d'âme. Ils manquaient de conviction, c'était évident, alors que nous, fiers de notre Soleil Levant, n'étions jamais pris de doute. Aujourd'hui on parle de sac ou de viol de Nankin, m'a-t-on dit. On m'a demandé si j'avais des regrets, des remords, un sentiment de culpabilité. Ils sont fous. Je ne les écoute pas. Allez m'expliquer pourquoi ils m'ont interné. Eux-mêmes se rendent bien compte de leur erreur puisqu'ils ne m'ont jamais mis de camisole ni fait sauter avec leurs électrochocs d'apaisement. Je suis maître de moi-même. Parfaitement.
Alors je m'intéresse à ce rongeur. Mon compagnon de cellule. Il fait preuve d'une maîtrise et d'une constance proches de la mienne. Il ne se laisse perturber par rien alentour.
Et un beau jour j'ai compris. Il me suffisait de devenir lui pour faire retour à mes origines. Pour me soustraire à cette humiliation absurde. Il est venu à moi pour me montrer le chemin. Il attend que mon enseignement soit parfait, et alors il m’emmènera avec lui ailleurs, vers la liberté. Je rentrerai chez moi, la tête haute et fier de n'avoir pas failli dans ma tâche, celle d'exterminer ces hommes et ces femmes de race inférieure. Oui, la guerre était sino-japonaise, mais elle était mondiale aussi. Nous étions nombreux à comprendre que la masse doit être purgée de ses éléments faibles. Vous me suivez, n'est-ce pas ?
Vous me suivez, chers confrères ? Écoutons le témoignage du gardien de cellule qui a attentivement observé le comportement de ce soldat. Parlez Akira, dites-nous quelles ont été vos observations dans les derniers temps de son incarcération.
Cela faisait des semaines que ça durait, professeur. Je lui voyais une attitude étrange. Il était constamment plongé dans ses pensées et la seule chose qui l'intéressait au dehors était ce rat qui se trouvait dans sa cellule. J'avais bien essayé de l'en débarrasser mais il s'était mis en colère, ce qui ne lui était pas coutumier. Alors j'avais laissé faire, pensant que cela relevait de pensées ou de rites anciens, comme il semblait les connaître si bien, les tenir en haute estime.
Le dernier jour, la dernière fois que je l'ai vu, ce jour où j'ai demandé à être démis de mes fonctions, son comportement était devenu simplement incompréhensible. Depuis quelque temps déjà, il s'était mis à imiter le rat. Il rampait par terre, adoptait la posture du rongeur. Comme tout ce qu'il avait entrepris dans sa vie, il avait l'intention d'exceller, je présume. Et ce jour-là, j'ai vu qu'il y était parvenu. On n'aurait su distinguer le rat de l'homme. Ils étaient côte à côte, leurs deux crânes se touchaient dans une sorte de communion hors de l'ordinaire. Ils étaient tous deux à ras le sol, sur l'un des tatamis.
Les larmes se mirent à perler dans les yeux d'Akira, comme ce matin-là quand il avait été témoin de la scène. Sa voix se mit à trembler.
Dites-nous ce que vous avez vu, Akira. Que faisait cet ancien officier qui avait pris part aux massacres de Nankin ?

Il s'était transformé en rat professeur. Et les deux rats étaient en train de ronger les fils du tatami. On aurait dit qu'ils cherchaient à disparaître dans cette étendue de paille de riz et de joncs épars, finement entrelacés pour constituer ce tatami traditionnel, symbole de l'ancien temps. Étrangement la tâche rouge qui s'était diluée dans la paille tressée gorgée de l'écoulement de sa bouche ensanglantée faisait penser à une lueur de soleil levant.

Nouvelle de Yassi Nasseri

Peinture de Li Hu

vendredi 14 février 2020

Notre jour viendra, d'Amalia Luciani


« Matons dans le couloir ! ».
L’alerte se propageait dans le bloc comme une épidémie à chaque fois qu’un gardien passait devant une cellule. « Qu’il soit là pour distribuer le petit-déjeuner ou des baffes, peu importe, on prévient », répétait Sean lorsqu’ils partageaient encore la même geôle putride.

« Matons dans le couloir ! ».
Encore.
Kieran se redressa. Au vu de la progression, ça allait bientôt être son tour. À cette heure tardive, ils venaient remettre en place les matelas et les couvertures miteuses qu’ils enlevaient précautionneusement chaque matin. Il attrapa son pot de chambre, et se tint prêt.
Nu, comme tous ses camarades, il regarda un instant les marques laissées par Sean sur le mur recouvert d’excréments et de nourriture avariée. Au cœur de cet amoncellement puant attaqué, comme il l’était lui-même, par les vers, les mots que son ami avait tracés avec son doigt semblaient le guider dans cette nuit interminable.
« Notre jour viendra ».
S’il ne pouvait plus trop tarder, marmonna Kieran.
La clef tourna.
« Matons au fond du couloir ! » cria-t-il.
La porte s’ouvrit sur deux gardiens que les prisonniers de Long Kesh ne connaissaient que trop bien. Rapidement, il expédia le contenu de son pot hors de la pièce.
La masse odorante se répandit lentement entre leurs bottes et s’écoula sinueusement dans le couloir.
Sans un mot, O’Neill disparut quelques secondes et revint avec un frottoir. À grands mouvements énergiques, il repoussa les déjections vers l’intérieur puis, avec la parfaite coordination dont ils savaient faire preuve, Wilson envoya le matelas et la couverture poisseuse précisément là où la fange s’était déversée.
Kieran ne broncha pas. Les gardiens venaient une nouvelle fois de lui promettre une nuit sur une couche détrempée. Il ne les insulterait pas, il ne bougerait pas. Sa mère serait de parloir demain, et même s’il savait pertinemment qu’elle n’emmènerait pas son petit-fils avec elle pour des raisons évidentes d’hygiène, jamais Kieran ne pourrait abandonner cette possibilité. À chaque fois, il avance tête baissée, en se disant que lorsqu’il la relèvera, toujours le plus tard possible, son fils sera là, devant lui, posé sur les genoux de sa grand-mère.
Alors il ne dit rien, il ramasse la couverture et la passe sur ses épaules sans jamais quitter des yeux les surveillants.
« Ils nous voient comme des animaux, mais même les bêtes ne mangent pas au milieu de la merde. Pourtant, on a encore un truc qui nous différencie du gibier, un truc qu’ils ne pigeront jamais même dans 50 ans. On se bat pour quelque chose d’éternel, pour un État. Qu’est-ce qu’on peut bien représenter, nous, à côté de l’Irlande libre ? ».
Kieran s’endormit en repensant aux derniers mots de Sean et en écoutant la leçon de gaélique, récitée comme chaque soir par un de ses compagnons.